Du 7 au 10 décembre, le Théâtre Saint-Gervais à Genève accueil un colloque intitulé «Construire la mémoire des crimes contre l’humanité: interventions artistiques et politiques mémorielles». Dans le cadre d’un projet de recherche de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD), de nombreux intervenants traitent la question de la mémoire après des conflits ou des violations massives des droits humains. Quelle forme prennent les interventions artistiques? Comment se représenter la guerre des autres? L’Occident impose-t-il un mode univoque de représentation de la tragédie? Pour évoquer ces thèmes, Le Temps a choisi de rencontrer chez lui, en Israël, l’un des participants au colloque. Saïd Abu Shakra, fondateur d’une galerie d’art dans une des plus grandes villes musulmanes du pays, travaille sur la mise en place d’une archive de la mémoire arabe dans la région. Il offre aussi un espace aux artistes contemporains palestiniens. Il développe en parallèle un projet de musée. Et s’engage, à sa manière décomplexée, pour des relations apaisées dans le Moyen-Orient.

L e chemin est boueux. Il faut manquer trois fois de se rompre le cou sur des pentes à pic, traverser les ruines d’un moulin à farine que des mousses encombrent, arpenter une forêt striée de lumière pour s’arrêter devant un grillage. Sur les pancartes, il est inscrit en hébreu et en arabe: «Défense d’entrer. Cimetière islamique.» Saïd Abu Shakra, volubile la plupart du temps, ne parle plus. Il ouvre délicatement la barrière et s’avance entre les sépultures. C’est un champ de pierres. Il fait froid. A quelques mètres de là retentissent les machines du kibboutz ­Megiddo, fondé en 1949 par des rescapés de l’holocauste sur le lieu même de la bataille biblique entre le Bien et le Mal. Saïd Abu Shakra sait qu’il vient de là. Son père y est né. Dans un village arabe qui portait alors un autre nom et qui se réduit aujourd’hui à quelques stèles, défendues par des grilles.

L’histoire de Saïd Abu Shakra commence ici, en 1948, huit ans avant sa naissance. Il vous raconte, sans tourment, sans haine, l’exil contraint par l’armée israélienne de sa famille. «Mon père avait laissé son repas sur la table. Il pensait revenir bientôt chez lui. La nuit, il est allé chercher en cachette sa nourriture. Le lendemain, quand les militaires ont constaté que les Arabes étaient passés, ils ont détruit les maisons. Pour être certains que nous disparaissions.» Saïd s’avance vers des amas de cailloux, en bordure d’un champ. Il veut lire des fondations, des pans de murs affaissés, la mémoire ressurgie des siens. On ne perçoit que le chaos minéral. Sa famille s’est alors installée dans la ville arabe d’Oum-el-Fahem; son père était tailleur, puis garde forestier. C’est depuis ces rues accidentées, ces quartiers saturés de minarets, que Saïd Abu Shakra dépasse les limites.

L’ennemi intérieur

En 1996, il fonde une galerie d’art à Oum-el-Fahem. C’est son frère aîné, Walid, qui lui a transmis le goût du dessin; les quatre fils Abu Shakra sont peintres. Sur les parois de ses bureaux, Saïd a suspendu quelques œuvres familiales, des lavis sombres qui rappellent parfois ceux de Victor Hugo. A l’époque, il est encore officier dans la police israélienne. Carrière brillante dans une brigade dédiée à la criminalité des jeunes, puis dans les Services d’inspection générale. Saïd est chargé d’enquêter sur la corruption et les délits commis par les forces de l’ordre. «Cela passait parfois assez mal qu’un Arabe puisse sanctionner des Juifs. Quand on me contrôlait alors en voiture, dans les rues de Tel-Aviv, les policiers ne me relâchaient pas sans une amende. Histoire de me montrer qu’ils ne m’appréciaient pas.»

Saïd poursuit son chemin. Il veut bâtir des ponts dans un pays où les îles se multiplient. Dans son discours, il distingue la Palestine, sa «nation», et Israël, son «pays». De l’affection, de part et d’autre, ce qui déjà relève de la subversion. Depuis une trentaine d’années, Oum-el-Fahem, à une heure de route au nord de Tel-Aviv, est dirigée par des islamistes. Ils sont considérés, par le Juif moyen, comme des ennemis de l’intérieur. Quand on fait une recherche en ligne sur cette ville de cinquante mille habitants – la plus grosse communauté musulmane en Israël après Nazareth –, le mot «anti-Israël» lui est immédiatement associé. En 2000, dans le contexte de la deuxième Intifada, douze Israéliens arabes et un Palestinien de Gaza y sont tués par la police. L’année dernière encore, des extrémistes juifs ont manifesté dans ces rues pour exiger qu’Oum-el-Fahem soit rattachée à l’autorité palestinienne.

Lorsqu’il crée sa galerie, dédiée à l’art palestinien, Saïd est pris entre plusieurs feux nourris. Celui des islamistes qui ne comprennent pas pourquoi cet Arabe fraie avec des Juifs et notamment ceux qui définissent les politiques culturelles d’Israël. Celui de nombreux Juifs qui n’imaginent pas que quoi que ce soit de bon puisse sortir de cette ville. Et même celui de l’autorité palestinienne pour qui une institution dévolue à la mémoire arabe ne peut s’implanter légitimement dans l’Etat honni. C’est un pays où un pas vers l’autre est souvent perçu comme une distance prise par rapport aux siens. Mais Saïd s’accroche. Il convainc le maire que l’opportunité est unique pour donner à sa juridiction une autre image que celle de la violence. Il frappe à la porte des principaux musées israéliens, avec lesquels il tisse des liens. Il invite des artistes internationaux, comme Yoko Ono, ravis de participer à l’effort de paix. Et il veille à mêler des artistes juifs à ses projets pour que rien, dans son ambition, ne puisse être compris comme un appel au repli identitaire.

Le Tel-Aviv Museum of Art, immense paquebot au cœur de la cité méditerranéenne dont une nouvelle aile vient d’être inaugurée, fait partie des alliés de longue date de Saïd. En ce moment, entre ces murs qui accueillent souvent de jeunes artistes au ton plus que polémique vis-à-vis du gouvernement israélien, on prépare une ­exposition du frère de Saïd, Walid, en association avec la galerie d’Oum-el-Fahem. La directrice du musée, Shuli Kislev, prend régulièrement la route pour assister aux expositions de Saïd Abu Shakra: «Nous sommes totalement en accord avec ses projets. Nous les défendons. Lorsque Saïd cherche des fonds, nous lui mettons à disposition un espace pour ses soirées de soutien. Son travail est essentiel. Nous ne montrons pas beaucoup d’art palestinien, il est nécessaire qu’une institution se spécialise dans ce domaine en Israël. L’art est le domaine par excellence, dans ce pays, où se traduit la liberté d’expression. Nous avons le même combat, nous voulons défendre une image nuancée de la société dans laquelle nous vivons. Et, de ce point de vue, sa galerie est un passage obligé.»

Une parole ancienne

La galerie est un bâtiment de quatre étages, adossé à une colline. Depuis la terrasse, on y embrasse la ville entière. Ce matin, la classe d’une école de proximité débarque dans l’exposition. Les petites filles font des rondes entre les tableaux de Fatma Abu Rumi, une peintre qui s’amuse autour du motif du voile. Certaines d’entre elles sont en arrêt devant une photographie d’Amar Yunis. Elle représente la carcasse d’une télévision dans laquelle un faux présentateur explique les révolutions arabes à un âne. Amar est là, d’ailleurs, armé d’un gros objectif prêt à être dégainé à la moindre opportunité. Il a une quarantaine d’années, solide homme d’affaires israélien qui gère un parc d’attractions et une société qui organise des mariages. Il s’est mis à l’image il y a deux ou trois ans lors de ses plongées sous-marines dans la région. Et puis il est sorti de l’eau. Avec des scènes de sa conception qui traitent du monde qui l’entoure et des stéréotypes qui touchent aux Arabes en Israël, notamment l’âne censé accompagner les Bédouins. «J’ai fait cette série autour des révolutions parce que j’avais l’impression que nous étions condamnés à assister passivement à un processus qui nous dépassait.» Pour cette photo, il a remporté un prix au Qatar. Il espère se rendre à la cérémonie s’il obtient un visa. Amar est Arabe, il n’en reste pas moins Israélien. Ce qui complique passablement tout déplacement chez les voisins.

Amar embarque Saïd dans son automobile, avec toute une troupe d’employés de la galerie munis de microphones et de caméras. Il y a quelques années, quand la mère de Saïd est tombée malade et que son lit de mort est devenu un lieu de passage pour ses amis qui venaient rendre leurs hommages, il a eu l’idée de filmer ces dernières semaines. Au final, vingt-quatre heures de témoignages, de souvenirs; des vieux Arabes qui partagent les hauts faits de leur existence. «Notre problème, en général, c’est que les enfants de ma génération ont été confrontés au silence. Nos aînés ne voulaient pas nous raconter comment ils ont vécu la création d’Israël, les guerres et leur quotidien. Je me suis dit qu’il fallait libérer cette parole. Et créer une archive historique de la région.» Au fil des ans, son équipe a accumulé plus de 250 entrevues de patriarches et 500 portraits, confiés à des photographes juifs et arabes.

Ce matin, direction Muawiya, un village à la périphérie d’Oum-el-Fahem. On roule un moment le long de la frontière électronique qui sépare de l’autorité palestinienne. Une grille interminable, sur des terres semi-désertiques. Une partie de la famille de Saïd vit de l’autre côté. Ils ne se voient presque pas. Pour un Israélien, cette barrière ne se franchit pas. «Les relations, avec les Palestiniens de l’autorité palestinienne, ne sont en outre pas toujours aisées. Ils considèrent que nous sommes corrompus, parce que nous vivons en ­Israël.»

Soupçon de trahison

C’est la maison d’un centenaire. Ses enfants, tous déjà grands-pères, affirment qu’il est né ­entre 1905 et 1907. Il est assis, ­recroquevillé, sur une chaise de plastique dans un salon où le thé coule sans interruption. Il s’appelle Morawih, ses yeux aveugles ne sont plus que des plis infimes sur une peau de parchemin. Il ne mange presque que du miel, «un kilo par semaine», dit son aîné. Et évoque volontiers son propre père, mort à 116 ans, combattant pour l’armée turque, puis pour l’armée anglaise. Un employé de la galerie filme l’entretien que mène une jeune chercheuse souriante – elle hausse la voix pour être entendue. Le vieillard dresse la liste de sa généalogie et raconte l’arrivée des Juifs. «Ils étaient très gentils, ils nous ont donné à manger. Ce sont nos meilleurs occupants.» A l’issue de la rencontre, lorsque ses enfants l’ont déposé dans une partie plus ancienne de la maison qu’il quitte avec peine, Morawih marmonne encore, étendu sous une couverture. Il demande s’il a bien répondu aux questions. Il craint avoir dit du mal de l’armée israélienne. «Tu ne risques rien, papa.»

Saïd Abu Shakra a l’habitude de ces récits. Il reste saisi par cette mémoire. «Vous voyez, la génération de ce monsieur avait l’habitude de dire oui à tout. Ils ont grandi dans la peur. Ma génération a davantage questionné notre héritage, la présence juive et notre culture. Mais nous ressentons une certaine loyauté envers la Palestine et Israël. La génération de mes enfants est beaucoup plus frontale, elle est connectée, elle ­apprend le monde via Internet. Si Israël ne leur accorde pas des droits, ils sont prêts à se battre.» De retour à Oum-el-Fahem, on aperçoit des jeunes hommes qui fument sur le trottoir. Près de 40% des habitants sont au chômage. Les autres ont trouvé un emploi en dehors de la ville. L’économie locale n’offre aucune perspective à ces communautés arabes. Pour Saïd, l’objectif prioritaire était de ne pas attirer seulement les populations sophistiquées de Tel-Aviv, mais de mettre ses projets artistiques au centre de la ville. Après les manifestations meurtrières de 2000, il décide d’organiser une exposition dans les maisons d’Oum-el-Fahem. Occasion pour les locaux de se sentir davantage concernés par ces installations d’art contemporain. Mais aussi pour les Juifs de pénétrer dans des foyers arabes. Le succès est phénoménal. La presse israélienne plébiscite la manifestation, intitulée A la maison .

Dans les bureaux de la galerie, Lili Stern travaille désormais au financement du grand projet de Saïd: la création d’un musée d’art contemporain à Oum-el-Fahem. Juive israélienne qui œuvre depuis longtemps pour la réconciliation des deux communautés, elle a découvert la région il y a cinq ans grâce à son mari journaliste. «Il était venu avant les élections de 2006 pour couvrir l’événement depuis une ville musulmane. A cette époque, même pour moi, le nom d’Oum-el-Fahem était effrayant. Je pensais que des gens pourraient m’agresser simplement parce que j’étais Juive.» Elle rencontre Saïd, il a besoin de quelqu’un capable d’écrire en anglais et de le soutenir dans ses initiatives. Elle le dit à mots couverts mais son choix de s’installer avec sa famille dans cette région considérée comme un bastion arabe est mal compris par certains de ses amis. «Ce qui m’a plu, c’est que Saïd vit dans la complexité. Il ne veut pas encourager les peurs réciproques comme beaucoup le font. Le simple fait d’être connecté à l’Etat israélien pour obtenir le statut de musée peut être considéré par les siens comme une trahison.»

Construire un musée

Ils sont ensemble sur ce front. Ils ont obtenu de la municipalité un terrain pour établir le musée. Et du gouvernement central des fonds pour ouvrir un concours anonyme d’architecture. C’est un Juif qui l’a remporté. Le bâtiment, d’une modernité enracinée, est ouvert en son milieu pour laisser passer les piétons qui apercevront les collections en transparence. Il faut encore trouver dix millions de dollars. Un ami américain, avocat qui prend gratuitement en charge l’aspect juridique du projet, réunit autour de lui à New York des donateurs. Les émirats arabes sont également visés. De même que des fortunes israéliennes. Il s’agit de frapper à toutes les portes, moins pour atteindre la somme budgétisée que pour diversifier au maximum les sources de financement et ne pas soumettre le musée aux visions idéologiques. Le bâtiment, qui devrait se réaliser dans les cinq ans, abritera une importante collection d’art contemporain palestinien, mais aussi les archives historiques de la mémoire régionale.

Au crépuscule, tandis que l’appel à la prière baigne la ville dans le recueillement, Saïd Abu Shakra est assis chez lui. La maison touche une mosquée dont il a décoré le mur de façade pour qu’il s’accorde davantage à son domaine. Sa femme, directrice d’école, est une alliée dans tous ses combats. «Sans elle, qu’aurais-je fait? Je vis dans un pays où ma liberté d’expression peut être considérée comme une attaque. J’ai grandi dans une nation sans passé. J’ai besoin, plus que jamais, d’avoir autour de moi des gens qui comprennent ma démarche.»

On a vu Saïd pendant deux jours répondre dix fois par heure au téléphone, mener trois discussions en parallèle, arpenter de son petit corps énergique des chemins escarpés, rire aux éclats devant un restaurateur qui le forçait à finir son houmous, régler à chaque instant des problèmes insolubles. Et là, il se repose. Il parle d’un Etat qui contient 20% d’Arabes et qui ne leur réserve que 2% de son budget culturel. Il utilise souvent un mot en anglais, narrative, qui se traduit difficilement. Le récit. La version du récit. «On a parfois l’impression que nos récits respectifs sont des agressions. Moi, je ne veux pas raconter l’histoire des Palestiniens en Israël pour me battre contre quiconque, même si certains Juifs craignent notre mémoire. Je crois qu’ils sont autant les victimes que nous. On leur a menti lorsqu’on leur a fait croire que nous n’existions pas.»

Du 7 au 10 décembre, le Théâtre Saint-Gervais à Genève accueil un colloque intitulé «Construire la mémoire des crimes contre l’humanité: interventions artistiques et politiques mémorielles». Dans le cadre d’un projet de recherche de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD), de nombreux intervenants traitent la question de la mémoire après des conflits ou des violations massives des droits humains. Quelle forme prennent les interventions artistiques? Comment se représenter la guerre des autres? L’Occident impose-t-il un mode univoque de représentation de la tragédie? Pour évoquer ces thèmes, Le Temps a choisi de rencontrer chez lui, en Israël, l’un des participants au colloque. Saïd Abu Shakra, fondateur d’une galerie d’art dans une des plus grandes villes musulmanes du pays, travaille sur la mise en place d’une archive de la mémoire arabe dans la région. Il offre aussi un espace aux artistes contemporains palestiniens. Il développe en parallèle un projet de musée. Et s’engage, à sa manière décomplexée, pour des relations apaisées dans le Moyen-Orient.

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Shuli Kislev, directricedu Tel-Aviv Museum of Art

«Nous avons le même combat, défendreune idée nuancéede notre société»