Les distraits la pratiquent. Les angoissés aussi. Coucher sur le papier ce qui doit être fait, acheté, emporté, ce qui ne saurait être oublié. Mais la liste est aussi l’alliée des explorateurs, des amoureux. Elle permet de s’approprier une terre inconnue, d’en prolonger la sensualité. La liste est d’ailleurs la première expression des enfants soucieux d’apprivoiser leur environnement. Ces jours, à la Grange de Dorigny, à Lausanne, la liste est à la fête dans Opus incertum, spectacle de Geneviève Guhl qui recense les petits riens du quotidien. Sur la scène, Nathalie Boulin, Nathalie Cuenet et Ilil Land-Boss. En coulisse, Gaspard Turin, spécialiste de la liste en littérature à l’UNIL. Il nous met sur sa piste.

Le Temps: comment définit-on une liste?

Gaspard Turin: Une liste doit au moins comporter trois éléments, de sorte à créer un rythme. Par ailleurs, les éléments se présentent sous la forme d’items commensurables et homogènes. C’est-à-dire qu’ils doivent avoir grosso modo la même taille et être morphologiquement similaires.

– A quand datez-vous l’apparition de la première liste hors littérature?

– La liste est liée aux premières apparitions de l’écriture. Lorsque, durant le IVe millénaire avant J.-C., les hommes ont commencé à écrire, c’était avant tout pour pallier un déficit d’organisation. Le nombre d’amphores entreposées dans une réserve excède la capacité de mémoire de son administrateur? Il en dressera une liste. C’est aussi simple que ça.

– Et dans la littérature?

– La liste apparaît dès les premières grandes épopées. Dans le Chant II de L’Iliade, 266 vers sont, par exemple, consacrés au catalogue des vaisseaux de la flotte grecque. Et cette liste est très intéressante, car elle n’a pas fonction de documentaire, mais d’engagement face à l’auditoire. L’Iliade était un poème vivant et sujet à variantes, en fonction du public à qui le poète s’adressait. Ainsi, le nombre de vaisseaux variait en fonction des auditeurs du poème.

– Quels sont les autres grands représentants de la liste dans la littérature?

– A part Homère, et si l’on s’en tient aux Français, j’ai retenu trois incontournables: Rabelais, Jules Verne et Georges Perec. Le cas de Rabelais est très poignant. Son usage de la liste est à la fois euphorique et angoissé. Rabelais est un pionnier à double titre: il participe au développement de la langue française et à l’invention moderne du roman. Il vit à une époque troublée, incertaine, et son invention de la littérature est aussi une invention du monde. Par exemple, Gargantua présente une liste de plus de 200 jeux, dont la plupart sont avérés et constituent une source documentaire, mais dont certains sont également inventés.

– Et Jules Verne?

– Son œuvre est indissociable de son éditeur, Hetzel, qui lui impose des conditions draconiennes. Ainsi, Jules Verne est obligé de produire plusieurs romans par année, dans lesquels il doit mettre en récit les progrès de la science moderne. Par conséquent, ses listes peuvent avoir un côté très sec, comme dans Cinq Semaines en ballon, où il établit une liste rébarbative de 130 explorateurs de l’Afrique par ordre alphabétique. Mais en réalité, plus qu’un amoureux de la technologie, je crois que Jules Verne était un romantique contrarié. En témoignent les listes de son meilleur roman à mes yeux, Vingt mille Lieues sous les mers. Malgré la folle allure du Nautilus, Verne développe un vocabulaire très poétique pour décrire les profondeurs de la mer, ses animaux et ses plantes.

– Et pour Georges Perec, père de la liste contemporaine?

– Chez Perec, la liste est à la fois une tentative de réparation et l’expression d’un fantasme de maîtrise. Perec a vécu la Seconde Guerre mondiale enfant et, en tant que juif, a vu des membres de sa famille déportés. La liste a souvent, chez lui, vocation à répondre aux grandes disparitions du siècle, à combler le vide laissé par les listes noires. Mais Perec est un écrivain à facettes multiples. Dans Les Choses, par exemple, la liste illustre l’après-guerre des Trente Glorieuses, la déferlante des biens de consommation, l’euphorie vaine d’un monde rempli d’objets aliénants. Ailleurs, certaines des listes que l’on trouve dans La Vie, mode d’emploi, sont des indices de puissance de l’écriture. Tout cela exprime l’hubris, l’orgueil d’un emballement du langage, au sein d’un monde en surchauffe. Après lui, des auteurs comme Modiano, Ernaux ou Quignard pratiqueront plus volontiers une liste mélancolique, c’est-à-dire des listes ostensiblement incomplètes, qui témoignent de l’incapacité humaine de tout recenser.

– Et dans l’écriture théâtrale, y a-t-il de grands «listeurs»?

– Pour la période contemporaine, il faut citer Valère Novarina. Ses listes sont de vraies performances pour les comédiens. Ecrites dans une langue souvent imaginaire, elles sont des accumulations vertigineuses, jusqu’au-boutistes – le Discours aux animaux contient une liste de 1111 noms d’oiseaux inventés! J’ai entendu Dominique Parent, un de ses acteurs historiques, dire de son travail avec lui: «Parfois, j’ai l’impression qu’il essaie de me tuer!» La liste comme menace de la parole, voilà une perspective étonnante!

– «Opus incertum», le spectacle à Dorigny, procède de ce type de listes vertigineuses?

– Non, ce spectacle se base sur des listes du quotidien, compile des éléments bruts, revient à l’origine des choses, dans l’idée de nommer pour s’approprier.

Vertige de la liste , Umberto Eco, Flammarion, 2009.

De haut en bas. Philosophie des listes , Bernard Sève, Seuil, 2010.

Opus incertum-Empilement de listes , Grange de Dorigny, Lausanne, jusqu’au 2 mars, 021 692 21 24. www.grangededorigny.ch