Coïncidence étonnante: ils ont tous deux enregistré les 12 Etudes d’exécution transcendante de Liszt à quatre mois d’intervalle dans la même salle, à Berlin. Daniil Trifonov, 25 ans, et Kirill Gerstein, 37 ans, sont deux pianistes russes à la virtuosité aguerrie. Si le premier est devenu une star adulée, le second mène une belle carrière de soliste, quoique moins médiatisée. Fondatrices du piano moderne, ces Etudes sont considérées parmi les plus difficiles de la littérature du XIXe siècle.

En termes de pur raffinement pianistique, Daniil Trifonov va plus loin que Kirill Gerstein. On l’entend surtout dans les Etudes au caractère poétique. Il y a là une palette de couleurs, des irisations subtiles, tout un festival de demi-teintes (du pianissimo le plus éthéré à des accents bien timbrés). Sous les doigts de Trifonov, «Paysage» devient une aquarelle impressionniste. «Ricordanza» (magnifique!) est un bain de volupté lyrique; «Harmonies du soir» tourne le dos au grandiose d’un Claudio Arrau (l’une des plus belles versions au disque) pour adopter une lecture plus introspective qui culmine en deuxième partie. Cette sensibilité à fleur de peau, cette élégance juvénile installent un ton nouveau.

Gerstein, un son robuste

Mais il serait dommage de passer à côté de Kirill Gerstein. Ce pianiste russo-américain, élève de Dmitri Bashkirov à Madrid et Ferenc Rados à Budapest, se distingue par la puissance de son jeu. Il se rapproche davantage d’un Claudio Arrau pour la robustesse du son (ces basses granitiques). La redoutable Etude «Mazeppa» (qui peut être si clinquante) impressionne par l'élan dramatique et la façon de structurer le discours; les épisodes plus poétiques s’accompagnent d’un allègement des textures. «Vision» frappe par la densité du son. On regrette que «Wilde Jagd» soit un peu empesé et que l’ultime «Chasse-neige» n’atteigne pas la profondeur métaphysique d'un Claudio Arrau. C'est une lecture assez proche de la partition, avec un lyrisme sensible et bien senti («Paysage», «Ricordanza», «Harmonies du soir»).

Daniil Trifonov, lui, apporte une imagination et une hypersensibilité qui n’appartiennent qu’à lui. Certes, le jeune virtuose russe succombe à des maniérismes (un peu agaçants, parfois, comme ces notes piquées dans «Wilde Jagd») et, si son jeu est peu moins robuste que celui de Kirill Gerstein, l’urgence fébrile, ce souffle ardent sont irrésistibles. «Mazeppa» est non moins impressionnant (avec un épisode central à la nostalgie évanescente). «Feux follets» vibrionne et scintille d'une virtuosité ailée. Trifonov choisit de commencer «Vision» sur un ton misterioso pour peu à peu intensifier le discours. Ces tremolos fantomatiques, ces coups de griffe dans les basses témoignent d'une sensibilité très personnelle.

Trifonov inventif à souhait

On a là deux versions complémentaires qui méritent d'être écoutées. Daniil Trifonov ajoute encore tout un volet d'Etudes dans un second disque. On y retrouve des purs moments de poésie («Il lamento», «La leggierezza» d'une délicatesse confondante) ainsi que des prouesses techniques comme dans les Grandes Etudes de Paganini. A nouveau, le pianiste russe parvient à dépasser la dimension purement digitale. Tout est de premier ordre. L'Etude «Octave» brille par son espièglerie humoristique; «La Campanella» (avec ces traits ailés et ces pianissimi liquides) évoque une ballerine coquette. C'est une fête pour les oreilles. Avec Transcendental, Daniil Trifonov signe son meilleur enregistrement à ce jour et apporte un nouveau jalon dans la discographie lisztienne.


Transcendental. Daniil Trifonov plays Franz Liszt (2 CD Deutsche Grammophon).

Kirill Gerstein. Liszt: Transcendental Etudes (1 CD Myrios Classics). 

A écouter: Julian Sykes et André Beaud débattent du dernier double disque de Trifonov dans l'émission Culture au point sur Espace 2.