Cinéma

«Dans le lit du Rhône»: cours d’histoire, courants d’avenir

L’histoire d’un fleuve qu’on a cherché à discipliner, mais qui se rebelle encore et se rappelle à notre souvenir

Au premier plan, il fait entendre sa voix: glou glou glou, sempiternel refrain… Alors il laisse les autres raconter son histoire. Le Rhône a donné son nom à la vallée qui va de Brigue au lac Léman et qu’il divise impérieusement, tel un ruban limoneux. Dans sa jeunesse, le fleuve était d’une autre eau. Tumultueux, imprévisible, il baguenaudait, serpentait, débordait, infusait les prés.

Dès 1813, on dresse des endiguements pour juguler ses foucades. Entre 1930 et 1960, a lieu la seconde correction du Rhône qui, en l’enfermant dans un tracé rectiligne serré, doit empêcher toute tentative de crue. Pourtant, en 1987, en 1993, en 2000, il inonde de nouveau les terres. Intégrant la composante climatique et une nouvelle approche de l’ingénierie hydraulique, la troisième correction a commencé – les travaux dureront jusqu’en 2045 – au terme desquels, décorseté, renaturé, revitalisé, le cours d’eau pourra se prélasser dans un lit plus large et possiblement poissonneux.

«Une autoroute d'évacuation des eaux»

Il n’existe pas d’images anciennes du Rhône. Les peintres du XIXe siècle levaient les yeux vers les cimes, négligeant la plaine. Le Rhône actuel est «une autoroute d’évacuation des eaux, non un fleuve vivant», observe-t-on. Il n’y a pas de guinguette sur ses rives, note l’écrivain Raymond Farquet. Il coule à l’écart des regards, planqué derrière des jetées, simple obstacle à enjamber entre les rives.

Il «doit rendre service», dit un agriculteur soucieux d’efficacité. Qui précise encore: «Il est plus dangereux qu’utile.» Il est mortifère aussi: «Se foutre au Rhône» est une façon de dire «se suicider» en Valais. Et «l’inconnue du Rhône», cette femme retrouvée décapitée sur les berges du fleuve en mars 1978 et jamais identifiée, a sa pierre tombale au cimetière de Saillon.

Truites et asperges

Née aux sources du Rhône, anthropologue de formation, Mélanie Pitteloud rencontre toutes sortes de riverains pour dessiner une cartographie humaine, sociale, historique, biologique et poétique. Des pêcheurs, des ingénieurs. Un homme de lettres, Jérôme Meizoz, sur un petit bateau au fil de l’eau. Des cultivateurs de truites ou d’asperges. Une hydrobiologiste qui sonde les points d’eau pour repérer d’éventuelles frayères à truites…

Ce «fleuve déconnecté de son territoire» pose nombre de questions et nourrit toutes sortes de légendes. «Il y avait des poissons», se souvient ce fils de pêcheur. «Il n’y a jamais eu de poisson, l’eau est trop limoneuse», affirme ce paysan. Les agriculteurs s’opposent à la troisième correction qui va les priver de quelques hectares de bonne terre sablonneuse propice à la pousse des asperges. Mais la terre arable vaut 5 francs le mètre carré contre 200 pour celle où poussent les villas.

Dans le lit du Rhône n’est pas un film militant, pour ou contre la correction. A travers une écoute respectueuse des protagonistes, il interroge le spectateur sur son rapport à la nature, à l’agriculture, à l’histoire de la Suisse. Sous sa fausse allure de petit documentaire local, c’est un grand film incitant le citoyen à réfléchir. Et un excellent exemple des œuvres précieuses que peut produire le service public.


Dans le lit du Rhône, Mélanie Pitteloud (Suisse, 2018), 1h28.

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