Une satire de la télé-réalité? Avouons-le, lorsqu’on a appris le sujet du nouveau film de Matteo Garrone, après son triomphe de Gomorra d’après Roberto Saviano, on a eu un peu peur. Trop évident, trop facile. Comment caricaturer ce qui est déjà une caricature? Et puis, qu’elle soit invitée ou raillée, cible ou destinataire finale, la télévision possède l’étrange pouvoir de tout ramener à son niveau, à sa taille. Se rendant sans doute compte qu’il avançait en terrain miné, le cinéaste romain a choisi de prendre de la hauteur. D’où un certain soulagement, même si sa préférence pour une comédie populaire plutôt qu’une satire s’avère à double tranchant. Bref, il appartiendra à nul autre que Nanni Moretti – qui avait lancé Garrone au travers d’un Prix Sacher du court métrage en 1996 – de trancher quant à une place au palmarès.

Comme l’an dernier Habemus Papam de Nanni Moretti, Reality pourra donner l’impression d’être trop gentil, de manquer en partie sa cible. En l’occurrence, le véritable génocide culturel, annoncé par Federico Fellini, dont la TV peut être tenue responsable après trente ans de berlusconisme. Au procès, Matteo Garrone a préféré le ton moins accusateur de la fable. Inspiré par une histoire vraie, il s’en tient donc à l’histoire d’un homme à qui la télévision fait perdre le sens de la réalité.

La hauteur, on la perçoit dès le premier plan sur la plaine napolitaine totalement bâtie d’aujour­d’hui, un panoramique vu d’hélicoptère qui finit par débusquer un… carrosse d’or style XVIIIe. ­Celui-ci arrive dans une propriété luxueuse où se déroule un mariage animé par Enzo, champion de l’émission «Grande Fratello», la déclinaison locale du concept «Big Brother». Parmi les invités-figurants se trouvent le quadragénaire Luciano et sa famille modeste. De retour à leur vie normale dans un immeuble décrépit du vieux Naples, Luciano redevient poissonnier, avec son business annexe de vente de robots ménagers. Mais il n’en a pas fini avec Enzo, bientôt retrouvé au centre commercial par sa famille, animant le «casting» de la nouvelle saison. Pour faire plaisir à sa fille cadette, Luciano se présente, sans se douter que toute sa vie basculera.

A partir de là, il y avait deux films possibles: soit Luciano est sélectionné et intègre «la Maison» qui squatte un plateau de Cinecittà, soit il ne l’est pas. Tout le style de Garrone, en longs et larges plans-séquences, annonce la seconde solution. Plutôt que d’ironiser sur la vacuité de l’émission, son horizon étriqué et son très relatif suspense, le cinéaste joue sur la fièvre qui s’empare alors de Luciano, persuadé que le coup de fil peut encore arriver, que Big Brother l’épie déjà, sacrifiant travail, amis et famille à son obsession.

Comme déjà Gomorra, tout le film vise à ressusciter la grandeur perdue du cinéma italien. Ici, en cherchant à concilier la verve populaire de Vittorio De Sica (L’Or de Naples) et la puissance visionnaire de Fellini (La dolce vita), avec des touches de comédie caustique façon Germi, Monicelli et Risi. L’affection du cinéaste pour ses personnages atténue le potentiel de cruauté, la «grande forme» invite plus au sourire réfléchi qu’à la franche rigolade. D’où une pointe de déception. Et puis, fallait-il vraiment qu’un prêtre sermonne sur la différence entre l’être et le paraître, la distinction du vrai et du faux? Heureusement, le final poétique, qui voit Luciano enfin accéder à son rêve par effraction, et son rire soulagé, comme s’il en réalisait enfin l’absurdité, est de toute beauté. Métaphoriquement, on peut y lire un appel au réveil de tout le pays, après trois décennies d’hypnose collective.

Quant à ceux qui s’étonneraient qu’un poissonnier body-buildé et tatoué fasse partie d’une famille d’obèses, qu’ils considèrent ceci: Aniello Arena, l’excellent acteur qui incarne le naïf Luciano, a débuté sur scène en prison il y a dix ans. Pour son premier rôle au cinéma, le voici à Cannes, même si c’est seulement à l’écran. Car sa réalité à lui, c’est la perpétuité pour crimes mafieux.

Métaphoriquement, on peut y lire un appel au réveil de tout le pays, après trois décennies d’hypnose collective