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La littérature érotique, une affaire de femmes

Territoire de papier peuplé de chairs, les fictions du sexe sont colonisées par des auteures et des lectrices. Qu’elles se jettent en masse sur la new romance, ou prennent la plume, pour créer et transgresser. Cinquième et dernier article de notre série du week-end

Obscurs objets des désirs. Ce week-end, Le Temps propose une petite série d’articles dédiés à l’érotisme en Suisse et ailleurs, sous ses diverses facettes. Voici le cinquième et dernier épisode de notre exploration.

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Qui lit de la littérature érotique? Presque tout le monde sans doute. Puisqu’une curiosité pas toujours avouée pousse les humains à se passionner pour le dessous des dessous. Ce domaine, comme tout champ littéraire, a ses chefs-d’œuvre, ses bons livres et ses purs produits de consommation. Mais notre époque est particulière, car la littérature érotique semble être devenue, qu’il s’agisse des auteures comme des lectrices, une affaire de femmes.

Le «mum porn» déplace les foules

Au milieu du XXe siècle, déjà, des romancières pionnières ont pris la plume et le sexe pour objet. Et le XXIe siècle s’ouvre sur ce qui ressemble à un triomphe des femmes dans le roman érotique. La new romance ou mum porn déplace des foules. Il est à la page lorsqu’on est une femme de lire de l’érotisme, voire d’en écrire, sur Internet par exemple, dans l’espoir de séduire des milliers de filles, d’attirer l’attention d’un éditeur et d’être finalement publiée. Tandis que côté masculin, on se retrancherait plus volontiers sur la Toile pour se repaître de vidéos explicites. Un état des lieux un peu caricatural, certes, mais qui correspond à l’économie du genre.

Longtemps, en Occident, l’écriture et la lecture érotiques ont été l’apanage des hommes. Dans l’enfer des bibliothèques, on ne croisait qu’eux: Sade, Restif de la Bretonne, Casanova, Diderot, Sacher-Masoch, D. H. Lawrence, Oscar Wilde, Apollinaire, Pierre Louÿs, sans oublier la cohorte d’auteurs moins connus ou anonymes, dont témoigne par exemple l’anthologie Romans libertins du XVIIIe siècle, publiée dans les années 1990 chez Bouquins Laffont. Certes, Sappho, Louise Labé et Marguerite de Navarre ont montré que dans le passé les femmes ont écrit sur le corps et le désir, mais c’est au XXe siècle que leur parole sur le sexe s’épanouit.

En 1954, une bombe: «Histoire d’O»

Colette d’abord, et puis surtout, la bombe Histoire d’O: «Pendant longtemps, l’érotisme littéraire est resté l’apanage des auteurs masculins», constate Alexandra Destais, chercheuse en littérature et auteure de Eros au féminin (Klincksiek, 2014). «Il a fallu attendre 1954, Histoire d’O, pour qu’une femme assume un texte de ce genre. Mais Pauline Réage (Dominique Aury) passe par les codes de l’érotisme noir qui jusqu’ici étaient mis en œuvre par des hommes. L’entrée des femmes dans l’érotisme se fait par le biais du masculin, une femme met en scène sa soumission à l’homme. Ceci dit, elle ose mettre en mots et en images ses fantasmes, et si elle accepte de subir des sévices sexuels, c’est au nom d’une conception mystique de l’amour.»
Une première aventure féminine qui en entraîne une autre: «Emmanuelle Arsan, plus tard, tentera de poser l’érotisme comme un humanisme et de le mettre à portée de femmes. Mais les hommes demeurent les maîtres de cérémonie, tandis que les personnages vivent dans un milieu plutôt privilégié. Néanmoins, l’érotisme noir d’Histoire d’O évolue vers un érotisme rose.»

Des femmes face à une écriture d’homme

Franck Spengler est à la fois le directeur des Editions Blanche spécialisées dans l’érotisme, mais également directeur éditorial chez Hugo&Cie, éditeur phare en France en matière de new romance. Pour lui, les femmes se sont véritablement imposées dans le genre érotique avec la parution en 1989, orchestrée par Franck Spengler et sa mère, la romancière Régine Deforges, de La Femme de papier de Françoise Rey; ainsi que par l’apparition d’Alina Reyes, qui publie au Seuil, Le Boucher, en 1988. «Ce sont des femmes qui ne se satisfaisaient plus d’une littérature écrite par et pour les hommes – à des fins surtout masturbatoires, il ne faut pas se voiler la face, dit-il. A la fin des années 1980, ces romancières ont voulu autre chose et elles étaient prêtes à le revendiquer. Elles ont ouvert la porte. Et j’ai vu déferler sur mon bureau quantité de manuscrits érotiques écrits par des femmes. Le meilleur et le pire, mais elles s’étaient emparées du genre. Vers le milieu des années 1990, je publiais quatre femmes pour un homme.»

Le phénomène 50 nuances…

Le phénomène Cinquante Nuances de Grey, des centaines de millions d’exemplaires vendus à travers le monde, touche les terres francophones en 2012: «Cinquante Nuances de Grey démocratise l’éros, sans grand mérite littéraire, note Alexandra Destais. Le livre de E. L. James vulgarise des pratiques sadomasochistes et transforme le contrat unilatéral d’esclavage d’Histoire d’O en un contrat négocié qui lie sexe et sentiments. Là encore, c’est l’amour qui justifie l’érotisme. L’auteure n’assume pas d’avoir écrit une histoire érotique juste pour le plaisir de troubler ses lectrices. Et dans ce livre, on reste dans un schéma machiste avec l’effet pygmalion d’un jeune beau et riche amant qui initie une jeune vierge.»

La new romance, nouveau conte de fée

Ce schéma est au cœur du système de la new romance qui le reproduit à l’infini. Ce genre littéraire est né dans la foulée de Cinquante Nuances de Grey. Il déverse à plein régime et en feuilleton des romances plus ou moins épicées. Les ventes de livres en français se chiffrent en centaines de milliers d’exemplaires. Dans la new romance, les femmes sont faibles, plutôt modestes, tandis que l’Homme avec un grand H, est au minimum milliardaire. Si elles acceptent de se livrer à ses fantaisies, c’est par amour et pour le conquérir et finir – au bout de quatre tomes en général – par l’épouser. «C’est un conte de fées moderne, dit Franck Spengler, sauf que les portes ne se referment pas sur les chambres à coucher. Dans la new romance, l’amour n’exclut pas le sexe, tandis que, dans le roman érotique – qui prend le sexuel comme centre narratif, – le sexe n’exclut pas l’amour.»

Une littérature réactionnaire

Camille Emmanuelle, journaliste spécialisée dans les questions de sexualité et ancienne auteure à la chaîne de new romance pour une maison dont elle tait le nom, dénonce, dans un essai paru en février dernier - Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite (Les Echappés) – le monde extrêmement normatif de ces nouvelles bluettes érotiques: «L’engouement pour la new romance n’est pas une bonne nouvelle, du moins la reproduction massive de ce genre très codifié. Il n’offre aux femmes ni liberté ni émancipation. Il n’est ni positif ni contemporain. On a beaucoup critiqué ces textes d’un point de vue littéraire mais moins leur contenu. Ce que je dénonce c’est le message que véhiculent ces livres, à mon sens, rétrogrades et réactionnaires du point de vue de la sexualité féminine.»

Et Camille Emmanuelle de pointer un autre phénomène, concomitant, la multiplication des blogs et des séries, comme Girls par exemple, «qui réfléchissent très sérieusement, de façon beaucoup plus informée et audacieuse, au corps féminin et à la sexualité des femmes». Blogueuses et auteures de séries renvoient d’ailleurs à une fonction traditionnelle des écrits érotiques qui, comme le polar, ont souvent véhiculé des idées critiques et transgressives de la société.

Les contre-feux

D’ailleurs, face à l’explosion de la new romance, des contre-feux s’allument. Il y a eu le pamphlet de Camille Emmanuelle, il y a maintenant, Point G, à La Musardine, maison spécialisée dans le champ de l’Eros, qui publie notamment Esparbec, remarquable pornographe français, obsédé par le sexe autant que par la grammaire et le style. Anne Hautecoeur, directrice de La Musardine note qu’«historiquement, notre clientèle est masculine, de même que les auteurs. Mais c’est en train de changer. D’où la création de la collection Point G, qui veut publier une littérature écrite par et pour des femmes». Pour elle, «les femmes sont l’avenir du livre érotique, les hommes trouvant leur satisfaction sur Internet. Avec Point G, qui compte déjà deux titres, Nous tentons de faire appel à des voix nouvelles, avec un cadre fictionnel réel, un récit bien écrit et bien enlevé.»

Jouer avec les codes

«La richesse de la littérature érotique au féminin vient souvent du fait qu’elle joue avec les codes, le code érotique et le code sexuel, relève la chercheuse Alexandra Destais. Comme dans Sept nuits d’Alina Reyes où l’auteure utilise les ressources de l’art d’aimer pour écrire un récit érotique qui avance, crescendo, vers une tension sexuelle en différant sans cesse l’acte. Dans Venus erotica, Anaïs Nin répond à un commanditaire qui lui avait demandé des petits textes pornographiques, payés un dollar la page. Elle aussi déjoue les attentes. Elle ne livre pas de description purement organique, mais met plutôt en évidence un certain imaginaire qui ennoblit la représentation érotique.»

Camille Emmanuelle, mère d’une petite fille, place aussi ses espoirs dans le développement d’une littérature érotique féminine – voire féministe – qui ne condamne pas, sa fille, devenue adolescente, à se nourrir frénétiquement de new romance; une littérature qui satisfasse, espère-t-elle, sa curiosité de manière plus inventive, voire transgressive. «Libérer et développer l’imaginaire par le biais de la littérature érotique, conclu Alexandra Destais, ça peut être un formidable pied de nez à la pornographie».


Quelques pistes de lecture

Romans

Pauline Réage, Histoire d’O. Le Livre de poche, 288 p.

Emmanuelle Arsan, Les débuts dans la vie, suivis de Les soleils d’Emmanuelle. Belfond, 537 p.

Françoise Rey, La Femme de papier. Pocket, 250 p.

Virginie Bégaudeau, June. La Musardine, coll. Point G, 224 p.

Alina Reyes, Sept nuits. Robert Laffont poche, 74 p.

Nouvelles

Anaïs Nin, Vénus erotica. Trad. de Béatrice Commengé, LGF/Le Livre de poche, 256 p.

Essais

Alexandra Destais, Eros au féminin, d’Histoire d’O à Cinquante nuances de Grey, Klincksiek, 254 p.

Camille Emmanuelle, Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite. Les Echappés, 128 p.

Anthologie

Collectif, Romans libertins du XVIIIe, Robert Laffont, coll Bouquin, 1329 p.

New Romance

Geneva Lee, Royal Saga, tome I, Commande-moi. Hugo& Cie, 586 p.

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