Pierre Bayard semble accorder un grand crédit aux pouvoirs prédictifs de la littérature: la création artistique est un sismographe qui enregistre les tremblements annonciateurs du séisme. Après «Demain est écrit» (2005), dans lequel il montrait comment certains auteurs ont anticipé leur biographie dans leurs écrits, et «Le Plagiat par anticipation» (2009), qui dénonçait le pillage par des écrivains indélicats des œuvres à venir après eux, voici la littérature comme extralucide.

A partir du roman «Futility» de l’Américain Morgan Robertson qui, en 1898, imagine le naufrage du Titan, quatorze ans avant celui du Titanic, et de la prémonition de William Thomas Stead, journaliste et spiritualiste, qui ne l’empêcha pas de mourir sur le navire, Bayard développe une autre de ses constructions paradoxales: oui, certains auteurs ont eu la prescience d’événements futurs. Toujours très méthodique, l’essayiste distingue les catastrophes humaines ou naturelles, les évolutions politiques ou scientifiques qui ont été annoncées et pourtant ignorées.

On peut évoquer la coïncidence, ou encore la loi de Murphy, qui veut que le pire arrive toujours, ou encore, comme le reconnaît Michel Simon dans «Drôle de drame», que «A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver», cité en exergue.

Science-fiction

Un exemple souvent évoqué: dans «Le Procès», «Le Château» et «La Colonie pénitentiaire», Kafka n’a-t-il pas préfiguré les régimes totalitaires et leurs lois, opaques pour leurs victimes? Quid du «Nous autres» de Zamiatine (1920) dont on ne sait trop, dit Bayard, s’il doit au Kampuchea des Khmers rouges ou au régime de la RDA. La science-fiction tient naturellement une bonne place dans ce corpus: Bayard choisit un des romans les moins connus de H. G. Wells, «La Destruction libératrice» (1914) qui prédit les dangers de l’énergie atomique. Mais il n’y a pas que les livres, le cinéma aussi – un court métrage de Kurosawa, en 1989, annonce Fukushima, «La Chinoise» de Godard (1967) laisse entrevoir l’échec des mouvements gauchistes après 1968. Et même la peinture: Ludwig Meidner, marqué par la Grande Guerre, a anticipé la Deuxième.

Attentat de Bali

Pour revenir à la littérature, le thriller «Dette d’honneur» de Tom Clancy a-t-il aidé Ben Laden à finaliser les assauts du 11 septembre 2001? Et dans «Plateforme» (2001), Houellebecq n’a-t-il pas prédit l’attentat de Bali qui fit 202 morts quelques mois plus tard? On peut donc se demander si la France connaîtra bientôt le gouvernement islamique soft décrit dans «Soumission» (2014). En tout cas, dans son épilogue, Bayard en appelle aux puissances qui gouvernent le monde, pour qu’elles accordent plus d’attention aux vibrations annonciatrices qui parcourent les œuvres d’art.


Pierre Bayard, «Le Titanic fera naufrage», Minuit, 176 p.