Romands policiers

La littérature suisse dopée au polar

Joseph Incardona vient de recevoir un grand prix de littérature policière, tandis que de plus en plus d'auteurs et d'éditeurs s'aventurent sur les territoires du noir

On est loin du succès du polar nordique, mais ça frémit au rayon du polar helvétique. La preuve. Il vient d’être salué bien bas à l’étranger: Joseph Incardona a remporté, la semaine passée, le Grand Prix de littérature policière 2015 pour Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude), glaçant roman noir de l’autoroute. «C’est un prix prestigieux, une sorte de Goncourt noir», commente, ravi, Giuseppe Merrone, auteur du chapitre sur le roman policier dans l’Histoire de la littérature en Suisse romande (Zoé), qui fut aussi l’éditeur de Joseph Incardona (Le Cul entre deux chaises, 2014). Il juge la récompense hautement méritée et flatteuse: «Léo Malet, Jean-Patrick Manchette et, en version étrangère, Michael O’Connelly ont reçu ce prix prestigieux, c’est dire!»

Un genre présent en Suisse alémanique
En Suisse alémanique, le genre noir est bien représenté. Auteur phare, Martin Suter, qui publie en français chez Christian Bourgois, dénonce les turpitudes bancaires suisses dans son dernier roman, Montecristo, tandis que son enquêteur Johann Friedrich von Allmen se multiplie dans des enquêtes aux dahlias ou aux libellules. A Zurich, Sunil Mann, publié en français aux Editions des Sauvages, a inventé un privé d’origine indienne, Vijay Kumar, qui sillonne les bords de la Limmat. Les Zurichois en raffolent. La collection Furieux Sauvages, où il a paru, va s’enrichir bientôt d’un nouvel alémanique, Urs Schaub, qui signe La Salamandre, intrigue au bord du lac de Morat.

Au Tessin, Andrea Fazioli dévoile les turpitudes de son canton. Il a séduit l’Italie, qui l’édite et lui décerne des prix. On peut le découvrir en français au Plaisir de lire (Vengeance d’orfèvre, 2014). Rare exemple de trajet inverse, Jean Chauma, Français mais néanmoins maître du roman noir romand – il publie chez BSN Press, maison romande –, voit paraître cette semaine, en allemand, la traduction d’Echappement libre (2013). Autre Suisse qui s’exporte, Frédéric Jaccaud, qui a publié trois romans dans la Série noire (Gallimard).
Outre Jean Chauma, Daniel Abimi (Le Dernier Echangeur, Le Cadeau de Noël) affronte le genre policier avec fougue sur le territoire lausannois. Son éditeur, Bernard Campiche, voit d’ailleurs en lui un auteur qui va bien au-delà du genre. Patrick Delachaux, qui promène aussi ses enquêteurs à l’étranger (Grave Panique, Flic à Bangkok), s’est inscrit dans l’univers genevois avec Flic de quartier (Zoé). Corinne Jaquet, elle, nourrit son inspiration des quartiers de Genève (Aussi noire que d’encre, Slatkine, 2013).

Lire aussi: La persistance têtue du cadavre

Une vigueur du genre
Au-delà de ce paysage qui indique une certaine vigueur du genre, de plus en plus d’auteurs romands flirtent avec le genre noir, même si tous ne sont pas estampillés «polar» ou «roman noir». Ainsi, en cette rentrée, le jeune Antoine Jaquier se frotte-t-il, dans Avec les chiens (L’Age d’Homme), au thriller psychologique lourd, tandis que Nicolas Verdan choisit de nous promener d’Athènes au delta de l’Evros, sur les pas d’un flic, Agent Evangelos, dans Le Mur grec (Campiche). Plus tôt dans l’année, Marie-Christine Horn a signé Tout ce qui est rouge à L’Age d’Homme, tandis que Sébastien Meier, auteur des Ombres du métis, s’apprête à retrouver son enquêteur chez Zoé.
Giuseppe Merrone, qui a fondé BSN Press en 2011, pour y publier du roman noir et des romans de vie, genres tous deux ancrés dans le réel social, voit deux raisons à cet engouement, assez neuf en Suisse romande, pour le genre littéraire noir et ses dérivés. «En Suisse romande, tout le monde s’y met petit à petit, dit-il. J’ai le sentiment que le polar est attractif, notamment pour des raisons commerciales. Le secteur est devenu important. Il tente des éditeurs et des auteurs. Mais il ne faut pas négliger non plus son aspect ludique. Le polar, par ses codes, permet d’aborder de nombreuses thématiques sous prétexte d’enquête. Mais ce qui, pour moi, est du bon roman noir est souvent incarné par des auteurs qui viennent du monde qu’ils décrivent. Daniel Abimi, Jean Chauma, Joseph Incardona ont tous une expérience de vie qui leur donne une profondeur au moment de prendre la plume.»

Lire aussi: Romanciers noirs et blanchisseurs

Parfois, une mention «noir»
Si le roman d’Antoine Jaquier est paru à L’Age d’Homme dans la collection de littérature contemporaine habituelle, sa consœur Marie-Christine Horn a bénéficié, pour la première fois chez l’éditeur, d’une mention spéciale «noir» pour Tout ce qui est rouge, une enquête dans les milieux psychiatriques. Andonia Dimitrijevic explique que, pour ce roman-là, premier d’une série noire à venir, la charte graphique a été légèrement modifiée, afin de signaler, notamment aux libraires, que le livre est à classer au rayon policier: «A L’Age d’Homme, nous avons déjà publié par le passé des romans de style policier. Mais on ne les avait pas différenciés. Cette fois, nous nous sommes dit qu’il y avait des lecteurs qui ciblaient le polar, et qu’il serait dommage qu’ils passent à côté. Pour l’heure, Tout ce qui est rouge est le seul titre de cette nouvelle collection contemporaine noire, mais pas le dernier.» L’éditrice constate un afflux de manuscrits du genre: «Beaucoup de gens écrivent des policiers. J’ai l’impression qu’il y a une dynamique autour de ça.»
Intertitre
Chez Zoé, Caroline Coutau dit aussi recevoir nombre de textes aux allures de polar, dont beaucoup ne sont pas aboutis. Mais elle a néanmoins publié, pour la première fois sous couverture noire, Les Ombres du métis, de Sébastien Meier. Un second livre doit paraître en février. «Si de bons manuscrits policiers arrivent, comme c’est le cas avec Sébastien Meier, je les prends, dit l’éditrice Caroline Coutau. Ce n’est pas une littérature qui m’est très proche, mais j’en lis, je suis sensible aux dialogues et, dans le polar, chacun parle sa langue. On y apprend beaucoup sur l’actualité et sur la société…»
Valérie Solano, aux Editions des Sauvages, a, elle, carrément franchi le pas, en créant une collection noire, Furieux Sauvages. Elle constate que Furieux Sauvages trouve plus facilement un public que ses textes purement littéraires: «Dans le polar, le thème compte parfois plus que le nom de l’auteur…» Aux sources de sa collection, Valérie Solano a voulu mêler auteurs alémaniques et romands afin de faire voyager les Suisses dans leur pays: «Le polar s’ancre souvent dans un lieu, dans une ville, et on y retourne les pierres sous prétexte d’enquête.» C’est ainsi qu’elle a publié deux romans du Zurichois Sunil Mann, et bientôt un premier du Bâlois Urs Schaub, ainsi que deux auteures romandes, Swiss Trafic de Mary Anna Barbey et Larsen de Francine Wohnlich.
Cette dernière s’est aventurée sur le terrain du roman noir, mais on la connaît surtout pour ses textes de littérature «blanche». Avec l’essor du genre noir, les frontières entre littérature et polar sont aussi perméables en Suisse romande qu’ailleurs. Le crime s’invite dans les romans classiques, tandis que le polar devient plus littéraire. «La frontière est assez fine», constate Giuseppe Merrone.

Publicité