«A-wop-bop-a-loo-bop-a-wop-bam-boom!» Il est presque 23h, cette nuit d’octobre 1955. Richard Wayne Penniman, 22 ans, est étendu sur son lit. Il écoute d’une oreille distraite la radio et rumine l’échec de sa vie; quelque temps plus tôt, il est revenu habiter chez les siens, à Macon, ville provinciale de Géorgie. Il se souvient à peine qu’un mois plus tôt il s’est rendu à La Nouvelle-Orléans pour y enregistrer quelques morceaux avec l’orchestre de Fats Domino. «Franchement, les racines du désir étaient déjà coupées en moi», racontait-il près de trente ans après. «Mais quand j’ai entendu ma voix, j’ai ressenti une décharge électrique me parcourir le corps.» Il appelle son voisin, Jew Sam, un camarade d’enfance, et lui annonce que Tutti Frutti se propage.

Difficile d’imaginer à quel point il était improbable que cet être chétif qu’on appelait «petit», cette chose affectée au point où son propre père lui criait qu’il n’était qu’un demi-homme, ce Noir du Sud né dans la ségrégation et voué à nettoyer toute sa vie les toilettes de la station de bus de Macon, devienne l’architecte du rock’n’roll. Little Richard, de son premier à son dernier cri, a incarné pour tous ceux qui voulaient remettre les siens à leur place l’emblème même de la sédition, de l’emphase et de la liberté. Ce tube même, Tutti Frutti, qui s’ouvrait par une onomatopée rythmique et dont le texte relevait de l’exhortation pansexuelle, n’a pas seulement donné aux Noirs, aux gays, aux marginaux, aux solitaires un hymne immédiat. Il a créé pour la jeunesse mondiale un inépuisable appel d’air.