Les romans de Dennis Lehane sont une excellente source d’inspiration pour le cinéma américain. Si l’inquiétant Shutter Island a été massacré par un Martin Scorsese plus compulsif que jamais, Mystic River a inspiré un chef-d’œuvre à Clint Eastwood. Quant à Ben Affleck, après avoir adapté Gone, Baby, Gone, quatrième volet de la série Kenzie et Gennaro, il s’est attaqué à Live by Night (publié en français sous le titre Ils vivent la nuit), deuxième tome de la série Coughlin.

Ben Affleck est ce grand haricot au visage maussade sur lequel on n’aurait pas parié un cent à ses débuts. Meilleur pote de Matt Damon à la ville (ensemble ils ont rédigé le scénario de Will Hunting), il a été à l’écran le gendre pas idéal de Bruce Willis dans Armageddon et un héroïque soldat dans Pearl Harbor, deux faramineux navets de Michael Bay. Ne craignant rien, il a enfilé le justaucorps de Dardevil, le justicier aveugle, puis celui de l’homme chauve-souris dans l’effroyable Batman v Superman: L’Aube de la justice… Tandis que l’ami Matt gravissait les échelons de la respectabilité, ce dadais de Ben stagnait, second couteau et objet de dérision, en dépit de coups d’éclat comme sa composition d’époux veule manipulé par une garce dans Gone Girl.

Le rhum coule

La planète a dû ravaler ses ricanements quand il est passé derrière la caméra. Gone, Baby, Gone (2007) nous a soufflés. Ben Affleck descend dans les bas-fonds de la ville et de l’âme humaine sur la piste d’une fillette disparue. Il reste à Boston avec The Town qui s’attache la destinée forcément tragique de quatre jeunes malfrats. Il prend de la distance dans Argo, oscar du meilleur film en 2013, qui revient avec une touche d’humour sur l’affaire des otages américains et réussit l’exploit de rendre palpitante une histoire dont on connaît la conclusion depuis plus de trente ans.

Dans Live by Night, Ben Affleck incarne Joe Coughlin, un gars de Boston qui, en 1917, s’est engagé volontairement. Au sortir de la guerre, il s’est «juré de ne plus jamais obéir». Autrement dit, «je suis parti en soldat, je suis revenu en bandit». D’ascendance irlandaise, cet électron libre de la criminalité refuse de s’affilier à la mafia italo-irlandaise. Avec deux potes italiens, il braque les joueurs de poker et les banques. Il s’éprend d’une femme fatale, Emma Gould (Sienna Miller), la maîtresse d’Albert White, le boss irlandais. Elle le trahit, il se prend une raclée, échappe à la mort pour partir en prison.

Quand il sort de taule, le film change de décor et de tonalité. Joe fait allégeance à Maso Pescatore. Le capo l’envoie en Floride faire fructifier ses activités clandestines. Après les rues glaciales de Boston, les palmiers, le rhum qui coule de Cuba, la douceur de vivre. Joe mène son business avec efficacité, épouse Graciela (Zoe Saldana), une femme de couleur. Il doit affronter de nouveaux adversaires, le Ku Klux Klan et une prédicatrice illuminée.

La haine et le feu

Sabrant dans le livre de Lehane (Donny le frère de Joe est juste évoqué, Lucky Luciano évacué), Ben Affleck signe un superbe film de gangsters, empreint de romantisme tragique, réaliste et noir comme Les Sentiers de la perdition, de Sam Mendes. Si les scènes d’action sont brutales, le cœur du film reste les personnages, tous pourris, tous damnés, tous labiles. Le juge au-dessus de tout soupçon a des relations sexuelles avec un Mexicain mineur. Le shérif de Tampa (Chris Cooper) ferme les yeux sur les activités criminelles; sa fille, l’innocente Loretta (Elle Fanning), partie pour devenir star à Hollywood, sombre dans l’héroïne et la pornographie. Le Ku Klux Klan, représenté par un honnête citoyen dont la bêtise n’égale que la méchanceté et la cupidité, sème la haine et le feu.

Pas de rédemption pour les protagonistes de Live by Night. Ils restent avec leur cynisme, leur désespoir, leur honte… La sainte perd la foi et se suicide. La traîtresse jouit de sa déchéance. Et il y a toujours un ange exterminateur pour surgir au moment où l’on croit le bonheur acquis. Quant à Joe, le caïd sans Dieu ni maître qui s’est parjuré, il porte son poids de culpabilité. Parce qu’il aime «la nuit. On ne s’en lasse pas. Si tu vis le jour, tu suis les règles de la société. Nous on vit la nuit et on suit les nôtres».


** Live by Night, de et avec Ben Affleck (Etats-Unis, 2016), avec Elle Fanning, Zoe Saldana, Brendan Gleeson, Sienna Miller, Chris Cooper, 2h28.