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Rendue fameuse par une chanson des Beatles, la Penny Lane de Liverpool a été nommée ainsi en référence à James Penny, propriétaire de navire du XVIIIe siècle tristement célèbre pour avoir pris part au trafic d’esclaves.
© Dave Thompson / AP

Musique

Liverpool, pop city

Près d’un demi-siècle après la séparation des Beatles, l’hiver a été exceptionnellement ensoleillé sur les rives de la Mersey, avec trois albums aussi merveilleux qu’inattendus. Au programme: un revenant, un revenu de tout et un nouveau venu

La différence entre Liverpool et Manchester, les deux villes référentes en matière de pop-rock anglaise? Environ 50 kilomètres, avec Liverpool posée au bord de la mer, et donc première informée des nouveautés des Etats-Unis dans les années 1950-60. Paradoxalement, l’ouverture d’esprit a toujours été plus grande chez sa voisine, comme le signale Martin Carr, qui a mené de 1988 à 1999 The Boo Radleys: «Manchester a toujours été plus cosmopolite et ouverte aux influences extérieures, musicalement parlant. Il n’y a jamais eu de Happy Mondays ou de New Order à Liverpool, par exemple.»

C’est peut-être ce qui nous amène à ce truc impalpable depuis les années 1980. Là où Manchester pond des groupes qui atteignent leur plein potentiel de notoriété (The Smiths, Oasis, Happy Mondays, Stone Roses), Liverpool s’évertue à produire des «beautiful losers». Michael Head devrait être une star depuis trente ans, mais il s’est perdu trop souvent, trop longtemps. Les La’s ont sorti ont album vénéré, mais le second n’est jamais venu, plombé par la folie de leur leader Lee Mavers. Les Boo Radleys? Quand on voit autant de groupes moyens bourrer des stades partout dans le monde, on se demande ce qu’ils auraient pu remplir, eux, vu leur talent. Des planètes? Et The Coral, alors? «Des kilomètres devant tous les autres», selon Noel Gallagher, mais qui restent désespérément confidentiels. C’est sans doute pour ça qu’on a une tendresse incurable pour tous ces gars de la Mersey. Parce que «génie incompris» ressemble à un inévitable pléonasme là-bas.


Michael Head, éternel débutant

La soixantaine approche, mais peu importe: personne à Liverpool n’est encore en mesure de rivaliser avec la légende des Pale Fountains, inspiré comme à ses plus belles heures

La superbe photo de pochette est rassurante, avec un Michael Head souriant et apaisé comme on ne l’avait encore jamais vu. Mais moins retouchées, les photos montrent une réalité un chouïa plus cruelle. A 56 ans, le génial compositeur de Liverpool est marqué comme il se doit; des années d’addiction à l’héroïne et l’alcool l’ont quand même bien amoché. Bonne nouvelle, cependant: il va bien, pour de vrai cette fois, parce que enfin clean. Il l’affirme, avec la même absence de filtre qui l’amène à décrire son ancien univers sombre: alcool mauvais, bitures solitaires, pour finalement s’en sortir à la seule volonté. «J’ai vécu reclus pendant dix ans. J’étais une vraie tête de con quand j’étais bourré. Et puis un jour, j’ai décidé d’arrêter, c’est presque aussi simple que ça. Je me suis reconnecté avec ma famille et mes enfants. Mais ça a été plus dur de quitter l’alcool que l’héroïne…» avoue-t-il.

Autre miracle: ses talents de compositeur ne se sont en rien évaporés dans les vapeurs de bière et de whisky. La part des anges, chez lui, c’est celle qu’il inclut dans chacun de ses titres: treize au total pour ce Adios Senor Pussycat, qui vient se ranger tout près des nombreux chefs-d’œuvre qu’il a déjà commis.

Voix intacte

Il existe une bataille cinquantenaire à Liverpool pour savoir qui est l’héritier le plus digne des Beatles. Aux yeux de beaucoup, c’est lui et lui seul qui peut postuler au titre d’élu. En 1999, le très respectable New Musical Express n’hésitait pas à l’afficher en Une avec cette question: «Cet homme est notre plus grand songwriter, vous le reconnaissez?» Et pourtant, Michael Head a fait cet aveu dans Uncut voilà trois mois: «Je n’ai jamais écouté les Beatles avant l’âge de 25 ans, et je n’ai toujours pas entendu leur White Album. Mais ce qui énerve le plus mes potes, c’est que je refuse toujours d’écouter le Dark Side Of The Moon des Pink Floyd. C’est vraiment de la merde?»

On laissera ici chacun imaginer la réponse qui lui convient le mieux. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le bonhomme est toujours capable d’écrire des choses merveilleuses. Ces compos, si évidentes et si complexes; cette voix, qui ne bouge pas à travers les ans. Et ça lui tombe dessus comme ça, sans qu’il ait besoin de rien demander: «Les chansons viennent de mes rêves. J’ai d’abord eu de la chance avec «Workin' Family», le titre, le refrain et le premier couplet sont arrivés tous ensemble il y a une vingtaine d’années. J’ai en revanche galéré pour le deuxième, qui est tombé récemment. Je suis très heureux de cette chanson, et tant pis si ça a pris vingt ans.»

Armées de fans

Culte. Voilà un mot bien trop utilisé ces dernières années, et souvent travesti de son sens originel. Mais il s’applique parfaitement à Michael Head. Un artiste qui aurait pu, mais qui n’a pas. Mais qui est encore là, avec une armée de fans pas forcément nombreux mais d’une fidélité à toute épreuve. Lee Rogers, l’homme qui se cache derrière Professor Yaffle, le juge intouchable, des kilomètres au-dessus de la meute en termes de paroles. De fait, ses chansons sont toutes très personnelles. Il y est plus question d’adieux que de regrets, et c’est tant mieux: «Les choses auraient sans doute pu tourner autrement, mais ce qui compte, c’est que j’écris toujours. Et de la musique top niveau, selon moi, ce qui est bien plus important que d’avoir un compte en banque bien garni pour obtenir un prêt immobilier. J’ai l’impression d’avoir été au congélateur depuis trente ans. Là, j’ai plein d’idées, je suis excité par le futur. Je ne fais que débuter.»

Michael Head and The Red Elastic Band, «Adios Senor Pussycat» (Violette Records)


Michael Head en trois essentiels

The Pale Fountains, «Pacific Street» (1984)

Bien compliqué de choisir entre les deux albums de son tout premier groupe. La beauté aérienne de Pacific Street (1984) ou bien l’affolante énergie de… From Across The Kitchen Table (1985)? C’est le premier qui finit par triompher, car il est impossible de résister à ses deux pépites éternelles: «Something On My Mind» et «Palm Of My Hand», des tire-larmes imparables, à écouter en boucle. Mais surtout, surtout, ne négligez pas le deuxième…

Shack, «Waterpistol» (1995)

Cet album est un miracle. Parce que écrit dans une période compliquée pour Michael Head, comme le raconte le producteur Chris Allison: «Il disparaissait sans arrêt, alors je devais me lever plus tôt que lui pour l’enfermer dans le studio et l’obliger à finir un titre.» Puis le studio a brûlé, avec la seule copie du disque à l’intérieur. Puis Allison s’est souvenu d’en avoir gardé une version sur cassette, perdue dans une voiture de location aux Etats-unis, puis retrouvée par miracle par la compagnie Alamo – qu’elle soit ici remerciée.

Michael Head and The Strands, «The Magical World Of The Strands» (1997)

Ce disque est considéré par beaucoup comme le sommet de sa carrière, malgré toutes ses galères d’addiction de l’époque. Il a été conçu sans label, sans urgence et sans pression, pour un résultat impeccable: onze chansons et pas une seule seconde à jeter. L’influence du Forever Changes des Love est omniprésente. On pourrait croire l’album enregistré au début des années 1970, mais c’est encore mieux que ça: il est intemporel.


Martin Carr, enfin apaisé

Le génial compositeur des Boo Radleys sort enfin de l’ombre avec une nouvelle identité musicale. L’une des meilleures nouvelles de l’hiver

Les Boo Radleys ont sorti cinq albums entre 1992 et 1998, dont deux qui restent des classiques indémodables: Giant Steps (1993) et Wake Up! (1995). Puis vint le grand classique des groupes qui vivent trop vite et trop fort: la séparation en 1999, et le vide qui emporte tout. «Comment je me suis senti les mois qui ont suivi? Dur à dire: je prenais beaucoup de drogues et je buvais trop. Mon mariage partait en sucette et mon comptable avait piqué tout mon argent. J’aurais dû rechercher de l’aide, mais j’étais totalement à côté de mes pompes. Je suis devenu super agressif, dans l’attitude et dans les mots. Je n’en avais plus rien à foutre de moi-même», raconte Martin Carr, le grand artificier de leurs sublimes compositions. Qui n’avait pas fait grand-chose depuis dix-huit ans, il faut bien le reconnaître. Des chansons sous l’alias Brave Captain en début de millénaire, d’autres sous son propre nom (The Breaks, 2014).

Cet automne, on a pourtant décelé des preuves concrètes de sa créativité retrouvée. Son New Shapes Of Life est tout sauf un Boo Radleys au rabais. Huit chansons tout aussi aériennes, mais plus électroniques, puisque la guitare est partie au frigo: «J’étais devenu incapable de composer quoi que ce soit avec, alors je suis passé aux claviers.» Claviers installés à l’étage de sa maison, puisqu’un généreux mécène qu’il ne connaît pas lui a prêté l’argent pour qu’il puisse construire un studio: «J’ai un jour tweeté que j’étais incapable de rembourser mon crédit immobilier. Ce gars a alors proposé d’avancer l’argent, je l’ai remboursé, et c’est devenu un truc régulier entre nous. Il a fini par financer mon studio. J’ai mis trois ans à le rembourser, mais c’est enfin fait depuis deux semaines. Ce gars n’a aucune idée de ce qu’il a fait pour moi, il a totalement transformé ma vie.»

Magnifique mais sombre

On peut traduire son album par «de nouvelles formes de vie», et il parle bien entendu de la sienne. Il a galéré ces dernières années au point de signer un contrat avec une maison de disques pour écrire des chansons pour artistes mainstream. De quoi gagner sa vie, mais aussi augmenter sa frustration: «J’ai négligé l’art comme je n’aurais jamais dû le faire. Cette partie de ma vie est derrière moi maintenant, l’album en est le symbole.»

De fait, l’accouchement aura été difficile. Martin Carr souffre de dépression depuis toujours, avec des problèmes d’anxiété quasi insolubles ces derniers temps: «Pendant l’écriture, j’étais paranoïaque, anxieux, plein de coups de gueule. Mais je ne voulais rien changer tant que j’étais dans un processus créatif. Maintenant, c’est terminé, j’ai eu l’aide dont j’avais besoin et je vais mieux.» Il dit aussi que jamais il n’a écrit de paroles aussi puissantes, et qu’il n’en changerait pas le moindre mot aujourd’hui. Autant vous prévenir: c’est effectivement magnifique, mais sombre, très sombre.

Parler avec Martin Carr, c’est forcément revenir sur les Boo Radleys. Et les nostalgiques vont sans doute devoir le rester longtemps. Le bonhomme semble s’être installé dans une logique à la Smiths, du genre droit dans ses bottes: «Je ne vois pas l’intérêt d’une reformation, même si ce serait bien de refaire du bruit devant des milliers de personnes. Si des groupes ont besoin d’argent et se reforment, pas de problème. Mais ce n’est pas pour moi.» On insiste un peu, quand même, car il rejoue toujours de vieux morceaux quand il remonte sur scène: «Oui, mais les gens dans le public sortent leur smartphone et ça m’énerve. Là, je ne vois pas quand, vraiment, mais jamais je ne dirai «jamais». Pour éviter d’avoir l’air con si un jour ça arrive… Je n’en ai aucune intention. La seule raison valable, ce serait l’argent. Mais il faudrait des montants totalement indécents pour ça.»

Martin Carr, «New Shapes Of Life» (Tapete Records)


La gifle Professor Yaffle

Premier essai pour Lee Rogers et sa bande, transformé au-delà de toute attente

Cosmic Lullabies, soit «berceuses cosmiques» en version française. Une promesse tenue par la chanson-titre de ce double album, qui peut prétendre sans rire à la meilleure composition de l’année: une guitare légère qui s’élève bien au-delà de la couche d’ozone, une voix douce à endormir n’importe quel hyperactif. Et puis ces paroles… Qu’avait-il en tête quand il a écrit «You look so beautiful from here»? «Il y a un double sens ici. C’est ce que je ressentais en voyant mes filles s’endormir lorsque je leur chantais des berceuses. Mais aussi quand je les regarde au moment de ma mort et que je quitte mon corps: il y a un peu de tristesse quand je m’élève, mais aussi de la joie d’avoir pu vivre une existence aussi belle auprès de ceux que j’aime.» Voilà comment le jeune papa Lee Rogers a voulu rassurer sa fille aînée quand elle lui demandait ce qui arrivait après la mort.

Réincarnation, reconnexion avec les siens: on trouve une grande sensibilité chez Rogers, le socle de Professor Yaffle et ses six membres, mais un grand équilibre aussi, surtout en comparaison des deux torturés évoqués plus haut. Marié, deux filles, un chien (le drôle de truc sur la pochette du disque, c’est lui), et tout va bien. Il aurait pu démarrer en toute simplicité, mais a préféré choisir un double album: «Voilà des années qu’on avait envie de sortir un disque, mais on le remettait sans arrêt à plus tard et on continuait d’écrire des chansons. Quand on a essayé d’en enlever, ce n’était plus possible, il en restait toujours trop. On sait bien que ç’aurait été moins cher et plus simple niveau marketing avec un album classique, mais l’argent est la dernière chose qu’on a en tête.» La preuve: ses berceuses cosmiques coûtent 7 francs sur iTunes, un gag. On sent surtout chez lui une soif sincère de reconnaissance. Michael Head est un bon pote, ce qui ne fait pas de mal. Et le grand David Crosby lui a rendu un vrai hommage sur Twitter.

Pivert philosophe

Pas la peine de filer sur Google, on vous livre ici le pourquoi d’un tel nom: Bagpuss était un show télé très populaire dans les années 1960-70 au Royaume-Uni. Une histoire de jouets en vitrine de magasin qui s’animaient à la vie une fois débarrassés de la présence des humains (pas sûr que Toy Story ait tout inventé sur ce coup-là, donc). Professor Yaffle était un pivert en bois, inspiré par le philosophe Bertrand Russell. D’où l’humour très présent dans les compos de Rogers, et aussi des questionnements sur le sens de la vie: «Mais ça, c’était surtout quand j’étais plus jeune. J’ai envie de croire que certaines de mes chansons sont la preuve qu’il n’existe pas de réponse et qu’il faut faire la paix avec cette idée.» Et surtout apprécier toutes ces mélodies à la pelle. Il a bien fait de sortir un double album, finalement, on ne voit pas trop comment on aurait pu le réduire à dix ou douze titres.

Professor Yaffle, «Cosmic Lullabies» (autoproduction)

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