Elle avait coutume de dire à ses intimes qu’elle était née entre Marilyn Monroe (le 1er juin) et Allen Ginsberg (3 juin): la comédienne et metteur en scène Judith Malina, la co-créatrice du Living Theatre, est décédée à Englewood, New Jersey ce 10 avril à 88 ans.

Les amateurs suisses romands de théâtre la connaissent pour l’avoir vue jouer à Lausanne, La Chaux-de-Fonds et surtout Genève, où l’invite Guillaume Chenevière, du Théâtre de Carouge: tenant le rôle titre d’Antigone, participant à Paradise Now, Mysteries et Smaller pieces ou Six actes publics.

Les cinéphiles, eux, se souviendront qu’elle incarnait la mère légèrement hystérique d’Al Pacino dans le film légendaire de Sydney Lumet, Un après-midi de chien. Ou la grand-mère de la famille Addams dans l’adaptation de Barry Soonenfeld en 1991.

Les amateurs de séries TV, enfin, l’auront aperçue dans les Sopranos, où elle incarnait une nonne pécheresse, tante Dottie.

Née le 2 juin 1926, à Kiel, en Allemagne, Judith était la fille du rabbin Max Malina qui pressentit immédiatement, dans ces années-là, que son pays allait mal tourner. La famille immigra aux Etats-Unis. C’est à New York que Judith Malina fait la connaissance de celui qui deviendra son mari, le peintre Julian Beck, avec qui elle fonda en 1947 la mythique troupe de théâtre d’avant garde, The Living Theatre.

Elle fut, auparavant, l’élève du grand metteur en scène communiste allemand Erwin Piscator, dont elle suivit les cours, aux côtés de jeunes élèves comédiens aussi célèbres que Harry Belafonte ou Tony Curtis. C’est Erwin Piscator qui lui donnera l’armature politique, philosophique et esthétique qui fera de l’aventure du Living Theatre une expérience unique du théâtre américain. Chez lui, elle découvrira que le théâtre est acte politique; que l’expérience esthétique n’est rien si elle n’est pas appelée à transformer le monde; qu’auteur, dramaturge, scénographe, comédiens et spectateurs sont un mécano complexe qui peut transformer les esprits et les communautés.

Délibérément inscrits dans l’avant-garde, elle et Julian Beck développeront dans les années cinquante un répertoire tourné vers le langage et la poésie (Gertrude Stein, Jean Cocteau, Federico Garcia Lorca). A la fin des années cinquante et au début des années soixante, ils se lancent dans un théâtre qui donne l’impression d’un documentaire en direct. Ainsi, The Connection, un groupe de drogués qui attend son dealer ou The Brig, une journée dans une prison de marines américains sur une île du Pacifique. The Brig scandalise alors l’establishment américain qui déclenche une guerre d’usure contre la troupe: l’administration des impôts, le fameux IRS, leur cherche des poux et finit par fermer leur théâtre.

La troupe s’exile alors en Europe. Sans le sou, mais apprécié par les élites intellectuelles, elle crée coup sur coup des pièces qui font sensation, comme Mysteries and Smaller Pieces (1964), Frankenstein (1965), Antigone (1967). Et, en 1968, Paradise Now: on y plaide pour une société sans argent, sans passeport, libre d’exprimer ses désirs de toutes les façons.

Cette création stupéfiera toutes les scènes européennes et américaine où elle sera donnée et contribuera à fixer dans les esprits la légende de la troupe. Elle sera, nota bene, créée pour le Festival d’Avignon, mais interdite dès le lendemain, face aux tumultes suscités. Parfaitement en phase avec le momentum politique, intellectuel et spirituel, le Living Theatre de Judith Malina et Julian Beck incarne alors l’utopie d’un théâtre qui serait consubstantielle à la réalisation de l’homme dans son entier, tel que le rêvait Antonin Arthaud ou Herbert Marcuse. Le Living revient alors en tournée aux Etats-Unis: un retour triomphal et controversé d’un bout à l’autre de l’Union. En 1975, la pièce Turning the Earth - A Legacy of Cain est filmée.

Dans les décennies qui suivent, Judith Malina et Julian Beck se singularisent encore en se lançant cette fois dans le théâtre de rue au Brésil, en proie alors à la dictature. Judith Malina y sera arrêtée avec la compagnie, détenue plusieurs mois en prison puis libérée sous la pression internationale: des Rolling Stone à Pasolini, de Sartre à Michel Piccoli, de Simone de Beauvoir à Juliette Greco, d’Yves Montand à Lucchino Visconti, toute l’intelligentsia réclame leur libération.

L’aventure collective et expérimentale se poursuivra contre vent et marée, à New York et en Europe jusque dans les années 2000.

Et Judith Malina conservera un théâtre off-Broadway jusqu’au printemps 2013. Après quoi, elle intégrera un EMS de vieux artistes proche de New York, où elle écrira encore des pièces, parvenant même, il y a un an, à en mettre une en scène à Manhattan.

Les Romands l’ont aperçue pour la dermière fois en juin 2012 où, invitée au théâtre du Grütli, elle donnait une représentation en compagnie d’une jeune actrice punk italienne dans une ode à l’anarchie, la révolte et les techniques d’agit-prop qui furent la signature du Living Theatre. Une soirée inoubliable où, sur une chaise roulante, la metteur en scène et comédienne galvanisait encore le public en l’invitant à réaliser la «Belle Révolution Anarchiste Non-Violente».