André Blavier

Les Fous littéraires

Ed. des Cendres, 1150 p.

On ignore quel fut, dans l'Histoire, le premier fou littéraire, mais le plus exquis se nomme à coup sûr Raymond Queneau. Les lecteurs des Enfants du limon ne diront pas le contraire. Ils savent que cette «encyclopédie des sciences inexactes» est un fabuleux sitcom où est rassemblée une copieuse brochette de lunatiques, de fantaisistes, de neurasthéniques, de farfelus, d'excentriques et autres apôtres du désordre. A ces fous littéraires, le Belge André Blavier a consacré, à son tour, une faramineuse anthologie. Parue en 1982, devenue introuvable, elle ressort aujourd'hui, considérablement augmentée et caviardée d'illustrations foldingues. C'est un bonheur. Une somme. Une espèce de Pléiade des siphonnés.

Comment devient-on un fou littéraire? Il ne suffit pas d'être allumé. Il faut, primo, avoir écrit pour son tiroir, ou pour quelques initiés, loin des sentiers battus des institutions éditoriales. Et, secundo, il faut avoir traversé l'Histoire sans y laisser la moindre trace. Blavier, au hasard de son éblouissante érudition, a déniché plus de mille candidats répondant à cette double exigence. Son livre, c'est la Cour des miracles sous les lambris du Collège de pataphysique: un défilé de cosmographes hérétiques et de visionnaires patibulaires, d'étymologistes cafouilleurs et de médicastres abracadabrants, de bricoleurs de langues imaginaires et de maîtres de l'injure, de quadrateurs du cercle qui ne tournent pas toujours très rond, de cousins de Humpty-Dumpty et de nièces europantistes de Diego Marani.

L'un vous assène la preuve algébrique de la non-existence de l'enfer. L'autre se livre à d'étranges expérimentations métaphysiques qui lui permettent de stocker des échantillons d'âmes humaines au fond d'une éprouvette remplie de chloroforme. Le troisième veut inventer un nouveau dictionnaire amoureux, et écrit à sa douce: «Je t'avoue qu'il me serait souverainement désagréable de te parler dans une langue qui a déjà servi.» Le quatrième arrive à cette conclusion encore inédite: «La grosseur du membre viril est proportionnelle à l'impureté de l'être.» De son côté, le marquis de Seoane signe une adorable Pentanomie pantanomique, et Félix Passot met en vente une très convaincante Démonstration de l'immobilité de la terre, en 1829. A Vérone, en 1642, Luigi Novarini publie une Vie de Jésus dans le ventre de Marie. Dans Questions inouïes ou Récréations d'un savant (Editions des Trois Perruques, Paris), un auteur anonyme du XVIIe siècle s'efforce de répondre à cette question: combien la Terre contient-elle de grains de sable?

Quant au polygraphe Léger Noël, il écrit un brûlant manifeste afin de se faire élire à la place de Napoléon III, tandis que Charles-Joseph de Grave prouve qu'Homère était Belge. A noter, également, le gros ouvrage révolutionnaire d'un certain Ernest Reyer: De l'Influence des queues de poissons sur les ondulations de la mer. Aussi loufoque que celui d'Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, qui explique «comment les Farfadets m'enlèvent parfois mes facultés intellectuelles». Moralité? C'est Constantin Martin, inventeur du moteur à leviers, qui la formule: «Aux imbéciles qui m'ont traité de fou, je répondrai qu'ils n'ont pas assez d'esprit pour avoir une folie comme la mienne.»

Pourquoi écrivez-fou? Réponse dans ce bottin des cabotins. Lequel, Dieu merci, évite toute récupération psychiatrique ou médicale. Blavier, c'est l'innocence incarnée. Ses auteurs, il les accueille comme s'ils étaient les futurs Immortels de l'Académie du fantasme. Autant d'inconnus illustres qui célébrèrent l'inutile pour rendre notre planète plus drôle, plus légère, plus imprévisible. Afin que l'on sache bien, comme disait Pascal – revisité par Julien Torma – que «l'homme est un oignon, le plus noble de la nature, mais c'est un oignon pelant».