André Gide

Souvenirs et voyages

Edition dirigée par Pierre Masson

Gallimard, Pléiade, 1520 p.

«J'ai grand souci de probité. Dès qu'il ne s'agit plus de fiction, je m'attache au vrai», affirme Gide octogénaire dans le texte qui clôt Souvenirs et voyages: «Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits» (1952, posthume), un testament spirituel écrit «à plume abattue» au long du semestre qui précéda sa mort, méprisant «ces yeux pochés, ces joues creuses, ces traits ravagés, ce regard éteint» que lui renvoyait son miroir. Quitte à faire sauter au plafond les admirateurs du romancier ou du dramaturge, je soutiens que nous avons dans ce regroupement (excellemment présenté par Pierre Masson) le plus frappant et le plus actuel des tomes de Gide dans la Pléiade, des textes qui «disent vrai» et qui n'ont pas vieilli.

Les fictions comme Les Cahiers d'André Walter (1891), La Porte étroite (1909) ou Les Faux-Monnayeurs (1926), où il met en scène à travers des personnages ses affres de créateur, ses déchirements entre l'irrésistible attrait des éphèbes et son amour enfantin et désincarné pour une épouse qu'il a laissée vierge, ont mal vieilli. On peut y goûter le style, mais leurs «vertus dérangeantes» se sont affadies. Tant d'ouvrages plus hardis et plus scandaleux ont paru depuis! Même le lyrisme hédoniste des Nourritures terrestres (1897), qui furent un bréviaire pour la génération de l'entre-deux-guerres, porte mal son bon siècle d'âge.

Il en va de Gide comme de Voltaire, dont la véritable grandeur dans les Lettres commença à la cinquantaine. Si l'on excepte donc le premier texte, Souvenirs de la cour d'assises – notes journalistiques de 1912, parfois hugoliennes, d'un Gide, juré au tribunal, scandalisé par la façon expéditive et aléatoire dont la bourgeoisie juge des misérables incultes et alcooliques devenus meurtriers ou violeurs incestueux, le présent volume ne comprend que des ouvrages écrits après la cinquantaine.

Si le Grain ne meurt (1926), récit autobiographique, nous plonge dans le milieu protestant rigoriste où se déroulèrent l'enfance et l'adolescence tourmentée du jeune André, et nous mène jusqu'aux fiançailles avec sa cousine Madeleine. Sur cette période, rien n'est faux (il conte son initiation algérienne aux jouvenceaux), mais tout n'est pas dit: l'autocensure joue. Il ne dira la vérité entière qu'à la fin de sa vie, dans Et nunc manet in te (1951), en des pages admirables de lucidité conquise et de vains regrets.

En juillet 1925, Gide s'embarqua avec son ami, le photographe Marc Allégret, pour un long voyage dans ce qui était alors l'Afrique Equatoriale Française. Besoin de prendre du large, et défi physique: à 55 ans, il va affronter pendant onze mois, de Pointe Noire au lac Tchad et retour via Douala, les fleuves Congo, Oubangui et Chari – en vapeur, baleinière ou pirogue –, la forêt et la brousse, climat équatorial, nuées d'insectes, régime frugal, interminables déplacements à pied ou dans cette sorte de palanquin qu'on appelle «tipoye». Ses carnets de voyages paraîtront au retour sous les titres Voyage au Congo (1926) et Retour du Tchad (1927). Il croque tout ce qui le fascine, les oiseaux inconnus, les papillons, le didinki (un adorable bébé singe à mine d'ourson, qu'on lui offre et qui devient filial), les danses que les indigènes organisent aux étapes, ce bain dans une nature encore largement sauvage. Mais il découvre en même temps le cynisme inhumain des «civilisateurs» colonialistes. Les compagnies concessionnaires exploitent implacablement les autochtones; on rafle et déporte par milliers les jeunes mâles pour la construction du chemin de fer «Congo-Océan». Travaux forcés dans les plantations et les forêts, exploitation des enfants, sévices sans nombre: l'arbitraire et la chicote règnent, on massacre les réfractaires, et les dividendes des actionnaires se gonflent sur un lit d'abus et de cadavres. A Paris, Gide essaie (vainement, on s'en doute) de faire éclater le scandale. Non conformiste dans ses mœurs, il devient désormais non conformiste en politique.

Cette prise de conscience sociale, fondée sur l'Evangile et non pas sur Marx, amènera Gide à un long flirt avec le communisme à partir de 1932. Il faudra un voyage en URSS en 1936. (Retour de l'URSS (1937) et Retouches à mon retour de l'URSS (1938) pour dessiller ses yeux. Il ne cache pas ses réserves sur ce qu'il a vu, si bien que les staliniens et les compagnons de route tentent de retarder la publication. Quand ils plaident qu'il faut du temps (et du knout, et des «bavures») pour changer un pays asiatique immense et archaïque, Gide décide de «retirer ses mitaines» et publie ses Retouches: la terreur n'est pas tolérable, les procès de Moscou sont iniques, on crève de faim et de froid pour entretenir une nouvelle classe de privilégiés (on ne disait pas encore «apparatchiks» ni «nomenklatura»).

Hélas, les horreurs que Gide dénonçait sévissent encore un peu partout sur la planète, et le regard libre et lucide qu'il portait sur elle n'a rien perdu de son utilité, parce que l'humanisme qui l'inspire est sans tiédeur ni compromis.