Anita Desai

Le Jeûne et le Festin

Trad. d'Anne-Cécile Padoux

Mercure de France, 256 p.

Les livres de l'Indienne Anita Desai sont des porcelaines délicates, ciselées par une main de fée. Ecriture impeccable, élégance, justesse de ton. Mais regardons tout cela d'un peu plus près: sous la prose si lumineuse, presque lisse, se cachent une multitude de zones d'ombre et de fêlures souterraines. Comme si le trait, soudain, se brisait au bord de quelque abîme. Ce double mouvement – quiétude, inquiétude – constitue la singularité d'une œuvre qui repose sur de subtils contrastes. Une œuvre dont les personnages sont, eux aussi, souvent déchirés, tiraillés entre l'être et le paraître, la comédie sociale et les exigences du cœur, le rôle qu'ils doivent jouer et ces rêves secrets, souvent brûlants, qui les habitent.

A leur image, Anita Desai est une romancière à deux visages. Née en 1937 à Bombay d'une mère allemande et d'un père bengali, elle est à la fois une femme de l'Inde et une migratrice. Totalement enracinée dans son pays, et totalement réceptive aux cultures de l'Occident, comme tous ces pionniers de la world fiction, de Salman Rushdie à Michael Ondaatje, qui trempent leur plume dans des encres multicolores, sous le signe du métissage. Aussi l'auteur d'Un Héritage exorbitant a-t-elle plusieurs existences. L'une à New Delhi, l'autre à Boston (elle y est professeur de creative writing), la troisième à Cambridge, où elle possède une maison.

D'un lieu à l'autre, pourtant, la grande dame des lettres indiennes garde les mêmes préoccupations: ce qui l'intéresse par-dessus tout, c'est le destin des femmes. Avec tous ces carcans qu'elles doivent briser, toutes ces servitudes qu'elles affrontent dans le huis clos familial, lequel est souvent un nœud de vipères. Il y a de superbes portraits féminins dans Le Jeûne et le Festin (titre original: Fasting, Feasting), autopsie gidienne d'un clan où «Mamanetpapa» s'apprêtent à entrer en scène, assis côte à côte sur la balancelle grinçante de leur véranda. Lui est un magistrat à la retraite, qui a tout sacrifié à sa carrière et aux bonnes manières de la vie à l'anglaise: tennis, Rover et citronnades. Son épouse mène la maisonnée à la baguette; elle parle énormément de sucreries, beaucoup moins des affaires de cœur; elle a d'autres soucis, bien plus urgents: la propreté de son sari et la respectabilité de son mari.

D'entrée, Anita Desai se plaît à lacérer sa toile. Petits coups de griffes, ironie féroce. La suite? Il y a ces deux filles que «Mamanetpapa» ont élevées comme des fleurs en pot et qu'ils veulent caser à tout prix. Un époux, il leur faut un époux… Aruna, la cadette, en trouvera un. Pas sa sœur Uma, parce qu'elle est trop laide. Eternellement humiliée, et tellement attachante: une âme simple, coincée sous la chape des traditions, deux fois fiancée et deux fois éconduite. Mais qui croit encore au bonheur, silencieusement, presque clandestinement – comme toutes ces femmes blessées qu'Anita Desai évoque dans la plupart de ses romans.

Voilà pour le premier acte. Le second s'ouvre lorsque naît Arun, le petit frère d'Uma et d'Aruna. Un cadeau du ciel que «Mamanetpapa» éduqueront à l'occidentale avant de l'envoyer terminer ses études à Boston, dans une famille de la middle class contre laquelle la romancière décoche de nouvelles banderilles, tout aussi acérées. Mère dépressive. Fille anorexique. Fils sportif, tas de muscles sans cervelle. Père carnivore, obsédé par les performances de son barbecue et par l'état de santé de son congélateur.

Il est vraiment cruel, ce portrait croisé de l'Inde et de l'Amérique: un aller-retour sur des chemins qui sont autant d'impasses, autant de pièges. Reste la quête secrète de la douce Uma, une Cendrillon orientale qui cherche désespérément la lumière dans l'ombre poisseuse de sa geôle familiale. Comme sa cousine Miramasi, autre sacrifiée errant d'ashram en ashram, en attendant un petit signe des anges. Tous ces destins sont magnifiquement dessinés, jusque dans leur mystère: Anita Desai sait dire l'indicible et c'est envoûtant. Cela s'appelle la grâce.