Anthony Frewin

Lee Harvey Oswald, Affaire classée

Trad. de Sylviane Lamoine

Le Serpent à plumes,

coll. Serpent Noir, 366 p.

Qui l'a descendu? Lee Harvey Oswald? la CIA? le FBI? les Cubains? la Mafia? tous ensemble? Plus de 2000 livres ont été écrits sur l'assassinat de John Kennedy, le 22 novembre 1963, Dealey Plaza, à Dallas. A ce jour, le mystère demeure et prête le flanc à toutes sortes de supputations, jusqu'à la thèse du coup d'Etat développée par le cinéaste Oliver Stone dans JFK (1991). Mais oublions Kevin Costner. Car au moment où paraît en poche son premier roman policier, London Blues (lire le Samedi Culturel du 10 février), l'Anglais Anthony Frewin livre un nouveau polar, Lee Harvey Oswald, Affaire classée (Sixty-Three Closure).

Frewin, qui a notamment fait carrière dans l'industrie cinématographique comme assistant de production de Stanley Kubrick sur Eyes Wide Shut, arrive avec un récit percutant, pétrifiant, qui attaque de front le rapport officiel de la Commission Warren sur le meurtre du président: «Si le gouvernement légal des Etats-Unis est si fort, si puissant, comment se fait-il qu'il n'ait jamais découvert qui a tué Jack Kennedy, leur trente-cinquième président? Pourquoi ses assassins sont-ils toujours en liberté? Si vous ne pouvez pas répondre à cette question, bouclez-la.» Mais soyons clairs: nous sommes dans une fiction. Le polar de Frewin n'apporte aucune nouvelle pièce au dossier. En dénonçant les dérapages de la société américaine, il file une réfrigérante métaphore sur l'invraisemblance du scénario du tueur isolé ou du bouc émissaire d'une conspiration plus large. («All that stuff is nonsense», déclare l'auteur sur le site www.crimetime.co.uk).

Le point de départ, c'est la présence d'Oswald en Union soviétique entre 1959 et 1962 – présence avérée par le rapport Warren mais aussi par le KGB, dont les archives ont été étudiées par le journaliste et romancier américain Norman Mailer pour sa biographie d'Oswald, un Mystère américain (Plon, 1995). Si Oswald était censé être à Minsk, comment se fait-il que Christopher Cornwell, le narrateur de Frewin, reçoive un jour par la poste trois photographies de lui prises à Hitchin, au nord de Londres, à coup sûr datées de la fin de 1959? Si ce type «n'est pas Lee Harvey Oswald, je suis le protège-slip préféré d'Emma Thompson», tremble Cornwell dans un langage intérieur qui ne s'embarrasse pas de conventions littéraires. Et comment se fait-il que, justement, l'expéditeur de ces images «à mettre en lieu sûr» soit son meilleur ami d'enfance, Dick North, dont le récent suicide est bardé de glaçantes circonstances? de coups de fil inquiétants? d'impressions constantes d'«être suivi» jusqu'à la paranoïa, qui constitue ici un vrai fil conducteur romanesque?

Cornwell, invétéré buveur de vodka et jazzophile patenté, va donc remonter les différentes filières en compagnie de l'exquise Laura, autre amie de jeunesse qu'il rencontre à l'occasion de l'enterrement de Dick et auprès de laquelle il trouve «toujours du thé, de la compréhension et un massage de l'ego». Le récit est mené tambour battant, entre ombres de personnages louches et mauvais présages livrés par des dizaines de livres sur JFK – «bourrés de Post-it» – abandonnés par Dick. «On est en train de frapper à la porte des cimetières», se rendent progressivement compte les protagonistes de ce récit qui tente de ressusciter la mémoire du pauvre type qui «se ferait descendre aussi par un propriétaire de boîte de nuit en cheville avec la Mafia». Pour eux, regarder ces maudites photos, «c'est comme regarder le film de Zapruder, le célèbre film d'amateur qui montre l'assassinat de Kennedy. Malgré tous vos efforts, écrit Frewin, votre regard revient toujours sur le président lui-même, et y reste. Vous ne remarquez rien d'autre.»

Rien de neuf, donc, sur Dealey Plaza. Mais la morale de cette histoire, c'est sans doute celle dont se souvient Cornwell dans les ultimes pages, désormais asséché par l'essoreuse de l'Histoire: «Ça me fit penser à ce qu'avait répondu un écrivain américain au journaliste qui lui avait demandé comment il procédait pour entamer un nouveau roman. L'écrivain se tut un instant avant de répondre: «Je commence toujours par dégivrer le frigo.»