Littérature

«Le Livre des Baltimore», trop beau pour être vrai

Le nouveau roman de Joël Dicker sort en Suisse aujourd’hui. Les librairies françaises attendront le 29 septembre. Mais au fait, il est bien?

«Le Livre des Baltimore», trop beau pour être vrai

Le nouveau roman de Joël Dicker sort en Suisse aujourd’hui. Les librairies françaises attendront le 29 septembre. Mais au fait, il est bien?

Il était d’abord annoncé pour le 1er octobre puis pour le 29 septembre. C’est finalement aujourd’hui que le nouveau roman de Joël Dicker, Le Livre des Baltimore, sort dans les librairies suisses. Les librairies françaises, elles, attendront le 29 septembre. Une fleur faite aux lecteurs suisses de la part de l’heureux éditeur de Joël Dicker, Bernard de Fallois. Et une façon de permettre à Joël Dicker de réserver ses premières dédicaces à La Librerit à Genève, la librairie où travaille sa mère… L’anecdote résume assez bien l’attitude chaleureuse et détendue du Genevois face à son succès mondial.

Un calme qui contraste avec l’effervescence visible chez les lecteurs et les libraires, des grandes aux petites enseignes. Le nombre de commandes pour la mise en place dans les rayons est de 10 000 chez Payot et 8000 à la Fnac. Soit le double que pour le dernier Millénium. Quel livre a fait mieux récemment en Suisse? «Harry Potter fait tout juste mieux», estime Laurence Wuethrich, cheffe produit livres à Fnac Suisse.

Payot a sorti le grand jeu depuis plusieurs semaines avec des préréservations en ligne. «Elles ont décollé d’un coup cette semaine et atteignent maintenant 1500 exemplaires. Alors qu’on en comptait une centaine pour Millénium IV. Ce n’est pas Millénium qui a fait peu, c’est Dicker qui fait beaucoup», précise Pascal Vandenberghe, directeur de Payot. Une série de bonus personnalisés sont prévus pour les premiers acheteurs, comme des dédicaces, des marque-pages signés, des invitations à des événements surprises. «L’éditeur a fixé un prix très compétitif de 25 francs suisses alors que le prix en euros est de 22. Nous n’allons pas faire de discount qui viendrait casser le marché. Nous préférons nous distinguer par des actions qualitatives et personnalisées.» La Fnac, elle, mise sur le prix et opte pour le discount.

A Paris, Bernard de Fallois a déjà l’assurance de traductions dans les grands pays européens. «Les retours sont très bons chez mes confrères allemands, hollandais, polonais, espagnols. Ils sont heureusement surpris de voir que Joël Dicker n’a pas refait un nouveau Harry Quebert, qu’il a osé changer de registre, être plus sombre aussi.»

Car oui, au fait, comment est-il, ce Livre des Baltimore (lire LT du 05.09.2015)? On y retrouve avec plaisir Marcus Goldman, le héros de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Il n’est pas cette fois-ci propulsé dans une intrigue policière mais plongé dans un drame familial.

L’idée de départ est très bonne: la famille Goldman est divisée en deux clans, l’un est riche, l’autre est banal. Marcus vient de la famille middle class qui vit à Montclair, dans la banlieue de New York. Son oncle Saul, sa femme Anita et son cousin Hillel habitent une maison luxueuse près de Baltimore. Ce sont les grands-parents qui ont pris l’habitude de désigner les familles de leurs fils par le nom de la ville où ils habitent. Par tendresse et commodité au début. Avec une pointe de cruauté au fil des succès de l’un et des ratages de l’autre.

Marcus enfant est éperdu d’admiration pour son oncle Saul, sa réussite, son élégance. D’emblée, le lecteur apprend que le conte de fées des Baltimore aura une fin brutale. La quête de Marcus et donc des lecteurs consiste à comprendre pourquoi et comment le drame s’est produit.

Si le comment est abondamment développé dans le livre, le pourquoi en revanche reste en friche. Les ressorts psychologiques qui conduisent les personnages à des actions terribles sont trop survolés pour que l’on puisse adhérer complètement au récit. Les scènes de bonheur sont dilatées jusqu’à donner parfois une impression de redite tandis que les moments de bascule, là où pourtant tout se joue sur le plan dramatique, sont expédiés.

Une des clés qui faisait le bonheur de lecture de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert était la construction narrative. Avec une grâce redoutable, Joël Dicker emportait les lecteurs dans une valse euphorique, trébuchant, se laissant surprendre, tout à la joie d’être menés par le bout du nez. A partir d’une trame mince, l’assassinat non élucidé d’une jeune fille de 15 ans, l’auteur construisait des ramifications vertigineuses. Ici, la trame de départ est beaucoup plus étoffée. On est d’autant plus frustré de voir des développements possibles, puits d’émotions et d’empathie, laissés en suspens.

Ce problème de rythme et d’accent n’empêche pas plusieurs réussites. L’écriture solaire de Joël Dicker, sa facilité à dessiner des personnages et des situations, à créer une tension dramatique. Marcus enfant est très réussi. Ces scènes où il séjourne chez son oncle et où il donnerait cher pour ne pas voir surgir ses parents au volant de leur voiture quelconque et remplie de désordre, cette envie de changer de parents tout bonnement, sonnent juste. Le personnage du cousin de Marcus, Hillel, souffre-douleur de sa classe parce que chétif et trop brillant, est lui aussi réussi. Avec une mention spéciale pour la scène d’apparition de Woody, le garçon à la rue, qui vient sauver Hillel d’un tabassage sordide. Woody ressemble à un ami imaginaire qui deviendrait réel.

La description des mécanismes financiers qui ont permis l’ascension de l’oncle Saul et le surplace du père de Marcus compte aussi parmi les bons moments.

La sortie de l’enfance, par la mise à nu de ses illusions, est un thème qui court tout au long du roman. La vraie quête de Marcus se trouve là. Joël Dicker sait placer le petit détail qui prend à la gorge, comme l’odeur des draps du grand lit des parents. Alors que tout s’écroule tout autour.

Les scènes de bonheur sont dilatées jusqu’à donner une impression de redite

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