Collectif sous la dir.de Jean Galard et Matthias Waschek

Qu'est-ce qu'un Chef-d'œuvre?

Gallimard, coll. Art et artistes, 224 p.

Le Louvre organisait en mars 1998 une série de conférences pour tenter de répondre à la question: qu'est-ce qu'un chef-d'œuvre? Cette notion a subi des avatars historiques tels qu'on ne sait plus ce qu'elle signifie. Or, le sentiment qu'il existe des chefs-d'œuvre est à la base de notre sentiment esthétique devant les objets d'art que nous admirons, que nous détestons ou qui nous laissent indifférents.

Même si certaines œuvres ont été célébrées plus que d'autres, elles n'avaient pas le statut d'exception que porte en elle la notion de chef-d'œuvre, qui implique de manière diffuse et persistante la notion de rareté. Cette connotation d'exception remonte aux pratiques des corporations d'artisans du Moyen Age dans lesquelles l'apprenti devait réaliser un objet exigeant l'usage de toutes les compétences du métier pour être promu au rang de maître. Lorsque, à la Renaissance, les peintres et les sculpteurs se sont émancipés de la condition d'artisans, la notion de chef-d'œuvre a perdu son acception précise qui signalait l'accession à la maîtrise. Dès lors, elle a servi à désigner les œuvres qui témoignent de la grandeur d'un artiste: celui qui est capable de réaliser des (et non plus un) chefs-d'œuvre. En perdant sa dimension pratique – vérifiable – cette notion est devenue floue et, surtout, changeante, parce qu'elle repose désormais sur des valeurs esthétiques et sur des jugements de goût qui varient selon les époques, les cultures et les individus.

Le livre tiré de ces conférences réunit sept historiens et philosophes de l'art dont les idées sont suffisamment divergentes pour stimuler la réflexion. Hans Belting considère que le chef-d'œuvre a la fonction d'un mythe pour l'art moderne et contemporain. Horizon inaccessible, ombre qui se dresse devant les artistes, il est sans cesse contesté et sans cesse recréé (quelquefois par le même individu, ainsi Marcel Duchamp avec le ready-made et le Grand Verre), parce qu'objet de la rupture avec le passé, en même temps que sujet étalonnant les valeurs esthétiques. Arthur Danto, à partir d'une analyse historique analogue, affirme cependant que le chef-d'œuvre reste une notion opératoire et un objet matériel, même pour les artistes d'aujourd'hui.

La contribution de Neil MacGregor, directeur de la National Gallery de Londres, est une des plus passionnantes. Il montre en quoi cette institution diffère du modèle continental et plus particulièrement du Louvre. Le roi Georges III ayant refusé en 1824 d'ouvrir ses collections au public, le parlement décida de fonder la National Gallery. Faute d'un fonds, et quoique l'idée de retracer l'histoire de l'art national et européen subsistât, il fallut donc constituer une collection sélective, avec des œuvres exceptionnelles, contrairement à celle du Louvre où les tableaux ne sont pas là seulement pour témoigner du génie des grands maîtres, mais pour l'éducation des visiteurs. Il s'ensuit un regard différent, moins relativiste et plus empirique. Les choix des responsables de la National Gallery et le succès de certains tableaux font apparaître la manière dont s'établit le statut de chef-d'œuvre, non par la grâce d'un jugement savant ou par l'adhésion du public, mais par le consensus qui se réalise parfois entre les deux.