«Elles conviennent toutes en plusieurs choses, ont mêmes principes et fondements dans l’esprit d’une bonne partie des hommes, s’accordent généralement en la thèse, tiennent même progrès et marchent de même pied. Un peuple est sur cet article le singe de l’autre…» «Elles», ce sont les religions, révélées ou non. Celui qui s’exprime ainsi s’appelle Jean-Frédéric Bernard. Il a fui la France, encore enfant, au moment de la révocation de l’Edit de Nantes. Cela fait un peu moins d’un siècle que le traité de Westphalie a mis fin aux guerres de religion qui ont ravagé l’Europe depuis la Réforme. Les Pays-Bas, où Jean-Frédéric Bernard a trouvé refuge, ont gagné à cette occasion leur indépendance de la tutelle espagnole et catholique. Il y règne un climat de liberté inconnu ailleurs. Et une nouvelle valeur se répand dans les cercles intellectuels les plus audacieux: la tolérance.

Pour la monarchie absolue comme pour le Vatican, la tolérance reste un péché. Elle s’est certes imposée dans les faits en Europe avec l’impossibilité, malgré le sang versé, de trancher entièrement les conflits religieux par la force. Mais même à Amsterdam où elle semble régner en maîtresse, elle reste une forme d’accomodemment pragmatique. Jean-Frédéric Bernard et le graveur Bernard Picart y publient un livre porteur d’une autre ambition: fonder théoriquement la tolérance par une lecture originale de la différence religieuse. Son titre: Cérémonies et coutumes religieuses des peuples du monde.

L’intérêt majeur de l’ouvrage pour les contemporains réside dans les gravures de Picart. Ce dernier s’est beaucoup inspiré de représentations préexistantes, dont il a eu à coeur de gommer les aspects les plus exotiques. Il a observé en direct les rites catholiques, comme ceux des différentes sectes protestantes et même des communautés juives, dépeints avec un souci inédit d’équité. Les textes de Bernard explicitent le propos: toutes les religions partagent une étincelle originelle de vérité divine et une couche plus ou moins épaisse de superstition entretenue par leurs prêtres.

Publié à partir de 1723, le livre a connu plusieurs rééditions, rarement fidèles, avant de tomber dans un relatif oubli. Un essai dont la traduction (excellente, c’est assez rare pour être souligné) paraît aux éditions Markus Haller ambitionne de lui donner une nouvelle jeunesse.

En rassemblant tout ce qu’on peut savoir de Jean-Frédéric Bernard et de Bernard Picart, de leurs fréquentations comme des accidents de leur existence, des influences qu’ils ont pu subir et de l’état du débat philosophique et religieux dans lequel ils ont baigné, les trois auteurs, Lynn Hunt, Margaret C. Jacob et Wijnand Mijnhardt ne font pas que l’archéologie d’un ouvrage original et fondateur. Ils décrivent, et c’est l’un de leurs buts, une variété peu connue d’artisans des Lumières: éditeurs, artisans, bourgeois, pasteurs, toute une classe moyenne intellectuelle, parfois plus audacieuse, ou plus vive, que ceux qui ont marqué l’époque de leur nom.

Nous avons interrogé Philippe Borgeaud, professeur honoraire d’histoire des religions à Genève sur le destin de cet ouvrage et des idées qu’il propageait.

- Toutes les religions détiennent une partie de la vérité, c’est une idée originale au début du XVIIIe siècle?

- Ce n’est pas cette idée qui est originale mais la portée que Bernard et Picart lui donnent. Les pères de l’Église discernaient déjà une trace de la révélation dans toutes les religions. Mais ils estimaient que seul le christianisme avait su rester fidèle à la parole divine, les autres ayant laissé le diable les en détourner. Dès le XVIe siècle, avec la découverte des religions amérindiennes, on constate un regain d’intérêt pour la comparaison entre pratiques religieuses. Ce qu’on appelle les idolâtries sont analysées à la lumière de ce qu’on sait des cultes antiques.

Avec l’historienne de l’art Sara Petrella, nous nous apprêtons à publier un livre qui compare la démarche de Bernard et Picart avec celle du jésuite Joseph François Lafitau, dont le livre Les Moeurs des sauvages amériquains comparées aux moeurs des premiers temps ont paru en 1724. Lafitau a vécu en Amérique, où il a observé les Iroquois et les Hurons. Il en est venu à la conclusion que les peuples amérindiens descendent de populations chassées de Terre sainte au moment de la sortie d’Egypte. Ils sont donc les héritiers de la révélation première, reçue par Adam. Cette révélation comprend la promesse du rachat par Jésus et Marie, dont à force de chercher, il trouve des traces dans les mythes amérindiens. Au nom de cette révélation commune, il plaide pour la tolérance envers les cultes amérindiens, tout en réaffirmant la supériorité de la foi chrétienne.

- En quoi la démarche de Bernard et Picart est-elle différente?

- Elle s’inscrit dans une autre filiation intellectuelle: celle du scepticisme. Cette école de pensée présente dans le monde antique réapparaît à partir du XVe siècle avec la redécouverte du De rerum natura de Lutèce, qui connaît un grand succès. Certains de ses adeptes en viennent à penser que, lorsqu’on voit les choses comme elles sont, il devient impossible de poser un jugement de valeur. La tolérance est une conséquence logique de ce raisonnement, qui débouche pour certains sur l’idée d’une religion naturelle qui n’est plus une trace déformée de la révélation chrétienne mais un rapport de l’ensemble des humains à un Dieu philosophique qu’on ne distingue pas forcément très bien des lois de la nature.

- Une croyance qui se rapproche de l’athéisme?

- C’est en tout cas un reproche qu’on fait beaucoup aux déistes. Mais rien ne permet de penser que Bernard était athée, au contraire. Il croit vraiment que les différents cultes ont été construits autour d’une intuition proprement spirituelle. Et de façon très intéressante, il cherche cette intuition commune, non dans les récits religieux, mais dans les pratiques. Son texte et surtout les gravures de Picart donnent à voir que, sur les différents continents, on se marie, on enterre ses morts, on fête la lumière ou le feu de façons finalement assez semblables.

- Peut-on faire un lien entre cette approche et ce qui va devenir l’histoire des religions?

- C’est le point de vue que soutient mon collègue israélien Guy Stroumsa dans un livre récent: l’histoire des religions serait l’héritière de cet intérêt très peu hiérarchisant et très peu excluant manifesté par des savants du XVIIe siècle, puis par les Lumières, pour les croyances et les coutumes des différentes populations. Mais lorsqu’elle se structure comme une discipline universitaire dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’histoire des religions a oublié Bernard et Picart. Et le climat intellectuel est très différent. On est en pleine période d’expansion coloniale et la supériorité occidentale semble évidente – ce qui a bien sûr une influence sur le regard jeté sur les autres. Le concept de religion lui-même, ainsi, tel qu’on l’entend encore aujourd’hui, comme un ensemble entièrement cohérent constitué autour d’une doctrine essentialisée, est un concept occidental, né au XVIe siècle. Au XIXe, il est imposé jusqu’en Extrême-Orient, où il est totalement étranger à la réalité vécue.

- La promesse de tolérance de Bernard et Picart s’est donc perdue en cours de route?

- Pas exactement. L’histoire des religions se revendique d’une démarche critique, inspirée de deux autres disciplines nées au même moment qu’elle: l’anthropologie et la philologie. Elle aborde les textes sacrés et les coutumes pour eux-mêmes, sans a priori et surtout, insiste pour maintenir une démarche comparative alors même que des disciplines exclusives se construisent pour étudier l’Egypte antique, le monde musulman, la théologie protestante ou catholique, etc. En principe, la comparaison est dénuée de toute visée hiérarchique, même si le point de vue de celui qui la mène tend à être un peu privilégié…

- Aujourd’hui, quelle peut-être la contribution de l’histoire des religions à l’exercice de la tolérance dans un monde où il s’avère toujours plus difficile?

Peut-être la remise en question du concept même de religion. En se concentrant sur l’observation de terrain et sur les pratiques, comme l’avaient fait Bernard et Picart, on débouche sur un constat qui transparaît déjà dans leur ouvrage: il est très difficile de tracer une frontière nette entre ce qui est religieux et ce qui est de l’ordre de la coutume, de l’identité, voire du politique. Les grands récits et les doctrines n’expliquent et surtout ne déterminent pas tout. En se plaçant en deçà des interprétations, on voit apparaître une réalité multiple, complexe qu’il devient impossible de diviser en blocs opposés.

- Les rites et les coutumes sont pourtant aussi des facteurs de division…

- Pas forcément. Avant tout, les comportements rituels visent en quelque sorte à introduire de la culture, de l’humain, dans la nature. Chacun le fait à sa manière et cela peut amener à diviser – ceux qui sont circoncis par exemple, et ceux qui ne le sont pas. Mais il ne faut pas un grand effort pour comprendre que nous avons tous des coutumes et que nous tendons tous à penser qu’elles sont meilleures que celles des autres – ce qui devrait nous amener à un peu de relativisme. C’était déjà la leçon de Bernard et Picart.



Philippe Borgeaud et Sara Petrella, Le singe de l’autre (Editions des Cendres). A paraître en septembre

Lynn Hunt, Margaret C. Jacob, Wijnand Mijnhardt, «Le livre qui a changé l’Europe. Cérémonies religieuses du monde de Bernard Picart et Jean Frédéric Bernard», traduit de l’anglais par Sylvie Kleiman-Lafon, Markus Haller, 482 p.