Il était une fois… des écrans. Aux salons du livre de Genève et de Paris, les nouveautés au rayon enfants ont consisté en des tentatives de marier le récit et la tablette, le papier et le DVD.

L’Ecole des loisirs a lancé fin mars sa collection d’«albums filmés», 3 DVD et 24 histoires pour les 2-8 ans. Où l’on retrouve quelques succès tels La Chaise bleue (Claude Bujon), C’est moi le plus fort (Mario Ramos) ou Haut les pattes! (Catharina Valckx) lus par des conteurs professionnels tandis que la «caméra» zoome et se promène dans l’image, page après page. «Cela fait plusieurs années que nous réfléchissions à un objet numérique avec pour credo de ramener l’enfant vers le livre, indique Nathalie Brisac, responsable de la communication. Nous savons que beaucoup ne vont jamais en librairie mais passent du temps sur écran. Autant leur offrir un contenu de qualité avec un vocabulaire beaucoup plus soutenu que dans un dessin animé. Mais nous avons tenu à ne pas dénaturer l’objet; l’image ne bouge pas, ce qui favorise l’écoute du texte. Dans un livre enrichi, l’enfant est détourné de l’histoire par tout un tas de gadgets, or il est déjà compliqué de lire une histoire.» A travers ce projet, destiné à être enrichi au fil des ans – le fonds compte 5000 albums –, L’Ecole des loisirs espère toucher les enseignants, pour «aider les élèves à la compréhension des histoires et les amener vers le plaisir de lire».

Les studios Kenzan, à Carouge, affichent aussi cette volonté de «faire revenir les enfants vers les livres». Ils ont inauguré au Salon du livre de Genève les trois premiers tomes des péripéties de Téo et Léonie, pour les 6-10 ans. Grâce à un collier magique, le frère et la sœur voyagent à travers le temps et les jeunes lecteurs découvrent la Renaissance de Léonard de Vinci, le crétacé ou la vie de pirate façon Thomas Tew. Au livre classique s’ajoute une application proposant une lecture audio, des fiches pédagogiques en réalité augmentée, des jeux ou le pilotage d’un engin. «Nous avons imaginé ce projet avec Pascal Conicella parce qu’il avait un fils et rêvait pour lui de livres d’aventures qui soient également pédagogiques, souligne Mélanie Corbat, jusque-là ergothérapeute. Chaque volet aborde une époque et un personnage historique. Et l’application suppose de revenir souvent vers l’objet papier, avec des jeux où il faut par exemple chercher et scanner des dessins dans le livre.» Le duo ambitionne de publier quatre à six tomes par an, entraînant les héros en Chine, en Egypte, chez les Incas ou les Vikings. Un projet de série télévisée est également à l’étude.

Depuis Lausanne cette fois, Camille Pousin, libraire et diplômée en humanités digitales, vient de publier les trois premiers opus de sa collection de livres numériques aux Editions uTopie. Comme pour les «histoires animées» tout juste nées chez Albin Michel Jeunesse, il s’agit d’une application offrant un livre en lecture audio, avec du son, des images qui se mettent à bouger, des définitions qui apparaissent. Mais chez uTopie, point de livre en papier, pour l’instant du moins, seulement une coquille cartonnée contenant code QR et mode d’emploi. «Les enfants sont nés avec la tablette et le livre pour jeune public permet d’explorer beaucoup de choses comme les bruits, l’animation d’images, etc. Il est important de montrer aux petits que l’on peut faire des choses culturelles avec un écran, et pas seulement des jeux, estime la jeune femme. J’aime passionnément le livre papier, mais il y a des contextes où le livre numérique prend tout son sens, comme en voyage.» La nouvelle maison d’édition espère publier une quinzaine d’ouvrages par an, et pourquoi pas des livres de cuisine ou des guides de voyage.

La librairie Payot Cornavin, à Genève, propose ces différents produits. Adeline Gadomski, sa gérante, est néanmoins partagée: «Ce genre d’objets permet aux parents d’avoir un relais lecture à un moment où ils sont occupés et cela évite de mettre les enfants devant un dessin animé, beaucoup plus excitant. Tout ce qui amène les jeunes vers la culture est intéressant et nous devons évoluer avec le monde et les technologies qui nous entourent. Cela dit, en tant que libraire, je dirais qu’un livre se suffit à lui-même. Nous sommes des générations à avoir grandi et rêvé avec cela et uniquement cela.» Nathalie Athlan, éducatrice et conteuse genevoise, émet deux réserves. «Le numérique peut être un moyen d’expression magnifique, mais la première question est: à quel âge le propose-t-on aux enfants? Le glissement observé en permanence est que la tablette ou le smartphone deviennent des objets avec lesquels le très jeune enfant est autonome. Les parents s’économisent ainsi de la présence, contrairement au livre, qui suppose une lecture. La deuxième préoccupation est la pauvreté sensorielle. Le geste principal est d’appuyer et de glisser, c’est un geste de robot, tandis que tourner une page est déjà une activité motrice complexe. L’écran est plat, le livre peut être plus ou moins épais, en relief, découpé… On sait depuis longtemps que l’intelligence se développe avec le mouvement et les dimensions. Le problème n’est donc pas que le numérique existe, mais qu’il colonise.»

Reste à savoir si ces nouveaux objets prendront plutôt la place du dessin animé ou celle du livre.


Les albums filmés de L’Ecole des loisirs, 3 DVD à partir de 3, 4 ou 5 ans. Une vingtaine de francs. Possibilité d’acheter histoire par histoire sur le site www.ecoledesloisirs.fr à 2,49 euros l’unité.

Les Bottes (4 ans), Mathilde (à partir de 7 ans), Marie et la sorcière de la Sarine (6 ans), Editions uTopie. Application à télécharger à partir du «livret». Un peu moins de vingt francs.

Les voyages fantastiques de Téo et Léonie, Kenzan Studio (à partir de 6 ans). 19,50 francs le livre, application gratuite pour accompagner le tome 1, en partie gratuite pour les suivants.