Eric Chevillard

Les Absences du Capitaine Cook

Minuit, 256 p.

Le pétale de tulipe, quand il penche et s'incurve, atteint spontanément et avec la plus grande élégance la forme idéale de la cuillère à soupe. Le premier chapitre des Absences du Capitaine Cook expose longuement les possibilités mais aussi, il faut le reconnaître, les limites de cette technologie. Aussi l'auteur suggère-t-il «de disposer en permanence de plusieurs bottes de tulipes plus ou moins avancées» pour pallier la fragilité de l'ustensile. Pourtant, un peu plus haut, n'a-t-il pas averti: «On ne coupe pas une fleur sans dégât, aussitôt le monde meurt»?

Qui entrerait ainsi dans l'œuvre d'Eric Chevillard risque d'être déconcerté. Un fil narratif aussi insaisissable que les vrilles du liseron, l'absence, conformément au titre, du héros, une écriture qui prend appui sur des métaphores saisies au pied de la lettre pour bondir et rebondir de phrase en phrase dans un stupéfiant et délicieux toboggan verbal. Ces glissades sémantiques, l'auteur les pratique depuis Mourir m'enrhume en 1987. Puis, en dix romans déconcertants, il a poussé très loin l'art de jeter au-dessus de vertigineux abîmes de nonsense les légères passerelles d'une logique veloutée de folie. En 1990, Chevillard publiait Palafox, un récit parcouru par un être à l'identité insaisissable, passant d'un avatar à l'autre, tantôt gazelle, tantôt paramécie, au sein d'une même phrase. Les Absences du Capitaine Cook sont de cette veine virtuose. On pense à Michaux qui, lui aussi, «intervenait» pour modifier, améliorer l'ordre du monde selon des lois mystérieuses. La comparaison s'arrête là: l'écriture de Chevillard défie les filiations. Sauf peut-être, pour l'art du détour, rappelle-t-il Tristram Shandy.

Chacun des trente-trois chapitres s'ouvre par un de ces descriptifs désuets qui en annoncent les intentions. Ainsi le premier présente «notre homme», héros substitut du Capitaine Cook, absent. Le deuxième arrive «à point nommé», un autre «relève un peu l'ensemble», le dernier «qui ménage peut-être une issue enfin» révèle en effet la forme circulaire du récit puisqu'on y retrouve une réflexion sur les pastèques inaugurée bien avant. Entre-temps, tel le comte de La Pérouse chargé de rechercher «toutes les terres ayant échappé à l'attention de Cook», l'auteur, sollicitant parfois la collaboration d'un personnage qui passait par là ou d'un lecteur complaisant, épuise les ressources du lexique puis, comme une énumération ne fait pas un roman, déploie d'autres artifices, déplie les métaphores, fait jaillir des proverbes: «Chaton assoupi oxygène le tigre de son rêve.»

Chevillard pousse si loin l'art de la digression qu'elle envahit tout le récit, comme une végétation proliférante. La logique délirante est chaque fois poussée dans ses retranchements, les événements se culbutent, s'enchaînent en cascades, équivalents verbaux des catastrophes visuelles de Fischli et Weiss; tout va très vite, les mots, le sens, le rythme de la phrase. Un conseil pratique chasse une ébauche de conte qui succédait à une leçon de choses.

L'incertitude règne, tout vacille, l'allumette a quinze secondes «pour convaincre de la nécessité de l'incendie», se lave-t-on les mains qu'un lavabo vous aspire tout entier, on se noie dans son lac intérieur, la bouche dévore le visage même qui l'arbore, une mère ne révèle que tardivement à son enfant l'existence d'un frère siamois. On cherche dans le volume tout corné encore un exemple, il en vient cent: suffit! Allez voir chez Chevillard, vous n'en reviendrez pas!