Erik Satie

Correspondance presque complète

Fayard/IMEC, 1234 p.

«Monsieur, depuis huit ans, je souffrais d'un polype dans le nez, compliqué d'une affection du foie et de douleurs rhumatismales. A l'audition de vos Ogives, un mieux sensible s'est manifesté dans mon état: quatre ou cinq applications de votre Troisième Gymnopédie m'ont radicalement guérie. Je vous autorise, Monsieur Erik Satie, à faire de cette attestation l'usage qu'il vous plaira.» La lettre date de février 1889. Elle est signée d'une dénommée Femme Lengrenage, de Précigny-les-Balayettes. Elle constitue un cocasse exemple d'autopub et ouvre un livre pas tout à fait comme les autres.

Correspondance presque complète. Par son titre même, cet ouvrage se singularise du commun des publications. C'est que les lettres d'Erik Satie ressemblent à sa musique: elles n'évoquent rien de connu. Le compositeur des Embryons desséchés et des Morceaux en forme de poire a fait de sa vie entière un canular mélancolique. Il appartient à ces précurseurs de la modernité auxquels le mouvement dada doit beaucoup.

Et le premier objet de fascination pour le lecteur de cette somme épistolaire, passé le plaisir de découvrir la drôlerie d'un esprit insaisissable, c'est la plongée qu'elle permet dans une France transformée en laboratoire de la modernité. Apollinaire, Picasso, Braque, Brancusi, Diaghilev, Debussy, Strawinski, Varèse, Cocteau et tant d'autres font partie des correspondants d'Erik Satie qui, pour avoir vécu de 1866 à 1925, a été le contemporain de l'époque charnière dont est issu l'art du XXe siècle.

Cette radiographie d'une époque féconde est présentée avec d'autant plus de clarté que son éditrice, Ornella Volta, l'articule en deux temps. D'abord les lettres par ordre chronologique, chaque année étant introduite par une courte notice biographique. Puis les commentaires et explications, classés par correspondant. Autant dire qu'il s'agit d'un livre dans lequel on prend une absolue délectation à se perdre. On y voit Satie s'adresser à son «Cher Gros Vieux» (Cocteau), traiter un critique de «cul musical» et surtout faire de chaque lettre un message aphoristique doté de sa musique propre. «Quelle ironie (ironique)!… Ho!… Terrible!…. Oui… A mardi, n'est-ce pas? Nous rirons (en complices). Oui…», écrit-il par exemple à Darius Milhaud avec un laconisme qui rythme ces pages et les pare d'un ton inimitable.

Ces missives montrent un Satie qui n'était pas simplement l'amuseur un peu fantaisiste auquel ses détracteurs ont voulu le réduire. Dans certaines lettres de rupture avec ses amis de longue date (comme Debussy) ou dans ses lettres d'injure, on voit ainsi percer un être hypersensible. Mieux qu'une biographie, cet abondant recueil permet aussi de suivre les épisodes attristants ou hilarants d'une vie qui balance constamment entre le salon et la solitude. Bref, si cette correspondance s'avoue «presque» complète, le portrait qu'elle trace est, en revanche, d'une richesse au-delà de toute espérance. Oui.