Hans-Georg Gadamer

Au Commencement de la philosophie. Pour une lecture des Présocratiques

Trad. de Pierre Fruchon

Seuil, 158 p.

Hans-Georg Gadamer a eu 100 ans en l'an 2000. Mais tout en étant un exemple exceptionnel de longévité, il est aussi un modèle de productivité et de vitalité théoriques. Témoin, ce dernier livre paru en français, Au Commencement de la philosophie. Pour une lecture des Présocratiques, un livre au destin quelque peu chaotique puisqu'il s'agit d'un cours prononcé à Naples en 1988 dans un italien hésitant, d'abord reformulé dans la langue de Dante puis retranscrit en allemand avant de paraître aujourd'hui au Seuil, dans la collection «Traces écrites» dont le principe est précisément de ne consigner que des événements d'origine orale.

Gadamer incarne à lui tout seul, pour l'avoir fondé puis sans cesse approfondi, l'un des deux grands mouvements «langagiers» de la philosophie du XXe siècle, celui de l'herméneutique philosophique. A côté de la philosophie analytique anglo-saxonne qui a de tout autres origines intellectuelles, l'herméneutique (littéralement: la science de l'interprétation) de Gadamer met elle aussi en son centre le langage, même si c'est pour en révéler une dimension totalement différente. L'essentiel est chez lui le rapport dialogique entre un auteur et son interprète, modèle de toute compréhension humaine. La compréhension est avant tout entente avec d'autres hommes ou d'autres cultures; elle ne procède jamais d'un point de vue neutre comme le font les sciences de la nature à l'égard de leur objet, mais d'une participation à quelque chose qui diffère de soi.

L'expérience fondatrice est ici la lecture des textes anciens, précisément parce qu'ils sont situés dans une lointaine proximité qui oblige au dialogue, au va-et-vient des questions-réponses. Ce serait illusion que de vouloir restituer ces textes dans quelque chose comme leur «signification objective», car l'épaisseur historique qui nous en sépare est insurmontable. Mais ces textes, nous les questionnons, nous les interrogeons, et nous le faisons à chaque fois à partir de ce que nous sommes, ce qui fait de leur interprétation un processus infini, ou infiniment renouvelé. C'est pourquoi notre compréhension est inévitablement conditionnée par notre présent – nos préjugés–, ce qui rend par principe illusoire toute compréhension neutre des productions humaines, en particulier de ses productions langagières. Pour lui conférer la portée universelle qu'il a à ses yeux, Gadamer appelle ce conditionnement «la situation herméneutique de l'homme», par quoi il entend que l'être humain doit toujours en quelque manière participer à ce qu'il comprend.

C'est à partir de cet arrière-plan philosophique que Gadamer entreprend ici une nouvelle lecture des Présocratiques. Un texte (d'origine orale, on l'a dit) à vrai dire parfois tortueux, qui prend pour principe de lire les Présocratiques à partir de la compréhension qu'en avaient Platon et Aristote. Une lecture par ricochet, en quelque sorte, nourrie par la conviction que le sens de ces textes dits présocratiques, qui ne nous sont parvenus que par fragments, n'est véritablement accessible que par l'intermédiaire de ceux – Platon et Aristote – qui ont pu les interpréter d'un seul tenant. C'est à travers eux que les questions des Présocratiques peuvent devenir nôtres.