James Ellroy

American Death Trip

Trad. de Jean-Paul Gratias

Rivages/Thriller, 864 p.

Près de 900 pages bien tassées, des scènes de meurtres et de sadisme en pagaille, des crânes qui explosent, des viols sanglants, des doigts arrachés un à un au pistolet, des tortures à la gégène, des manipulateurs manipulés, et, en définitive, ce sont toujours les plus mauvais qui gagnent. Voilà le monde de James Ellroy, l'écrivain «culte», le «déjanté», qui publie chez Rivages/Thriller American Death Trip, le deuxième volume de sa trilogie Underworld USA, en français dans le texte puisque la version française sort sous ce titre avant l'édition américaine qui paraîtra en mai prochain (sous le titre The Cold Six Thousand). Jean-Paul Gratias, un spécialiste du genre, a mis sept mois pour traduire un livre sur lequel James Ellroy a passé plus de deux ans. Résultat, une écriture sèche, où les points sont plus nombreux que les virgules. Sujet, verbe, complément. Le tout interrompu régulièrement par des dialogues téléphoniques entre John Edgar Hoover, directeur du FBI, et certains personnages du roman, des relevés d'écoutes clandestines, des rapports d'enquêtes, ou des titres d'articles de journaux (passages intitulés «document en encart»).

James Ellroy mêle la fiction et la réalité historique comme les cheveux de la Gorgone. Avant d'être un «déjanté» qui exorciserait une enfance blessée par la mort de sa mère, assassinée lorsqu'il avait 10 ans (il en a fait une image de marque et un livre, Ma Part d'ombre), c'est un technicien du récit, un maître en dialogues directs, un écrivain nourri par les scénarios de films noirs, capable de changer de rythme, de ralentir l'action (avec ses «documents»), et de la relancer par un coup de théâtre.

Sa trilogie commence en 1958, avec l'arrivée de Fidel Castro à La Havane. Le premier volume, American Tabloid, s'arrête à Dallas, au moment de l'assassinat du président Kennedy, là où débute American Death Trip. Wayne Tedrow, un jeune flic de Las Vegas, touche 6000 dollars pour aller liquider à Dallas un maquereau noir qui a eu l'indélicatesse de poignarder un autre joueur lors d'une partie de vingt et un. Les chefs mafieux et les flics de Las Vegas n'aiment pas qu'on casse l'ambiance des casinos. Wayne débarque donc à Dallas le 22 novembre 1963. John Kennedy vient d'être assassiné. La ville est divisée entre ceux qui pleurent et ceux qui tirent des coups de feu en l'air pour fêter l'événement. Des individus suspects accompagnés de femmes énigmatiques hantent les hôtels de luxe et les bars louches. Maynard Moore, un officier de la police locale, une brute immonde qui déteste les nègres et qui finira mal, accueille Wayne à sa descente d'avion: «Un dingue a descendu le président.» Wayne comprendra rapidement que le dingue, Lee Harvey Oswald, n'est que le rouage d'un énorme complot. Et avec lui, on plonge dans l'inframonde de l'Amérique et de James Ellroy, un abîme où l'on est finalement anesthésié par l'horreur avant le dénouement, le 9 juin 1968, et un autre assassinat politique, celui de Robert Kennedy en campagne pour les élections présidentielles.

Ellroy exerce sur le lecteur le pouvoir fascinant de ces piliers de comptoir mythomanes capables d'expliquer l'histoire du monde comme s'ils en avaient été les témoins oculaires. On s'assied tranquillement, et voilà qu'il vous entreprend sur la turpitude insondable des hommes. Tout est calcul, haine, peur. Tout est pouvoir. On ment, on tue, on meurt dans la souffrance. Quand on aime, on perd. L'argent est le maître parce qu'il est le maître de la folie. Et l'on aperçoit au passage le troupeau minable de ceux qui assistent à l'histoire sans savoir ce qu'elle est et ce qu'elle signifie pendant que les véritables maîtres tirent les ficelles et s'y prennent les doigts…

James Ellroy n'est pas seulement un technicien paranoïaque de la littérature, c'est un écrivain ambitieux. Sa trilogie Underworld USA évoque celle de John Dos Passos, qui voulait lui aussi montrer un autre visage de l'Amérique, celui de la crise économique, des perdants écrasés par la puissance des trusts. Mais Dos Passos croyait en l'avenir. James Ellroy n'a que son désespoir pour désespérer. Il gratte ses plaies avec l'entêtement d'un chat affolé. Il cultive la jouissance compulsive et la supériorité du désespéré. Tout est histoire et tout est fiction, ou l'inverse. Mais à la fin, après ces centaines de pages sinistres, on se rendra compte qu'il s'agissait d'une banale histoire de famille et d'un Œdipe mal résolu auxquels l'histoire a servi de prétexte et de décor.