Janette Turner

Hospital

L'Opale du désert

Trad. de Virginie Buhl

Rivages, 410 p.

Outer Maroo: le nom ne figure sur aucune carte de l'Etat australien du Queensland. C'est un lieu perdu au milieu de nulle part, à peu près à l'intersection de Brisbane à l'est et de Melbourne au sud. Désert rouge et touffeur méphitique. Depuis des années qu'elle dure, la sécheresse n'a laissé du lit des immenses fleuves de la région qu'une pâle trace sur le sol aride. «Si la pluie était venue, il en aurait peut-être été autrement, voilà ce que je me dis aujourd'hui…» Ainsi commence le sixième roman de Janette Turner Hospital, qui raconte la descente aux enfers d'une petite communauté humaine détruite par l'arrivée d'un faux prophète charismatique, le séduisant Oyster. Il draine autour de lui de jeunes étrangers avides d'une vie nouvelle, symbolisée par l'opale dont regorgerait le ventre maternel de la terre d'Outer Maroo. Mais tous ceux qui trouvent la ville sont perdus, au propre comme au figuré.

«Nous avons juste assez de religion pour nous haïr, mais pas assez pour nous aimer les uns les autres»: la citation de Swift placée en épigraphe de L'Opale du désert (titre original: Oyster, 1996) renvoie à l'atmosphère de peur larvée et de suspicion générale qui règne à Outer Maroo, où le fondamentalisme protestant a choisi la parole de Dieu pour unique référence et érigé le non-dit en règle de vie communautaire – ce qui n'empêche pas la propagation des ragots. Le récit semble d'abord hésiter à s'engager, comme si ses repères spatio-temporaux étaient brouillés et sa continuité mise en péril: la première partie s'efforce de tenir un calendrier plus ou moins strict des événements récents avant de revenir dans la seconde au vrai «début de la fin», avec l'arrivée d'Oyster. Pour la narratrice aborigène Jess, raconter une histoire dépend de «ces deux aguicheuses, ces putains nommées Début et Fin», à la poursuite desquelles elle s'est imprudemment lancée.

Les couleurs, les sons et les odeurs – surtout celle du Gros Caca-Toès, le brouillard de poussière puant qui fait suffoquer les habitants d'Outer Maroo – tiennent une grande place dans le récit de Jess la Silencieuse, dont le discours intérieur rejoint celui de la petite Mercy Given, l'adolescente qui en est la figure centrale, pure et brûlante. Extraordinaire observatrice, cette dernière voit tout, que ce soit au magasin, où elle travaille après l'école, comme à l'église, où elle est chargée de lire la Bible à haute voix. Et elle comprend beaucoup de choses grâce à Susannah Rover, l'institutrice dont elle était l'élève préférée et qui a brusquement disparu sans laisser de traces.

Petit à petit, le puzzle se reconstitue aux yeux du lecteur horrifié, qui découvre comment le fanatisme religieux sert à couvrir toutes sortes de comportements répréhensibles ou criminels: kleptomanie et alcoolisme, trafics louches, travail forcé, viols et assassinats. Impitoyable, la dénonciation de Janette Turner Hospital (qui a elle-même été élevée dans un milieu très puritain) est d'autant plus forte qu'elle choisit de donner la parole à une adolescente et à une Aborigène, toutes deux issues d'une famille disloquée et qui se reconstruisent grâce à l'effort qu'elles font pour y voir plus clair: par l'écriture chez l'une, la lecture chez l'autre.

Après le complexe Charades (traduit au Serpent à plumes en 1995), qui ambitionnait de renouer avec le roman encyclopédique du XIXe siècle, la romancière australienne démontre à nouveau la puissance visionnaire de son inspiration, servie par une écriture sensuelle, qui sait être aussi bien réaliste que poétique. L'Opale du désert raconte une histoire à la fois sans âge et de notre temps (on pense au massacre de Waco), un drame universel et profondément enraciné dans la terre australienne. L'auteur l'a quittée à l'âge de 25 ans pour vivre aux Etats-Unis, au Canada, en Inde et de nouveau aux Etats-Unis, où elle enseigne aujourd'hui la littérature dans une université de Caroline du Nord. Mais elle y reste attachée par une passion viscérale, si l'on en juge par l'épilogue qui sert de fin ouverte à ce très beau livre: après l'incendie apocalyptique d'Outer Maroo, «Brisbane la Magnifique, la ville des rêves» apparaît telle «une nouvelle Jérusalem» vers laquelle roule Mercy, cependant que Jess décide, elle, de poursuivre son voyage dans le désert rouge.