Jean-Michel Wissmer

La Religieuse mexicaine, Sor Juana Inés de la Cruz ou le scandale de l'écriture

Metropolis, 192 p.

Le monde francophone ignore généralement tout (ou presque) de l'intense activité culturelle dont pouvaient s'enorgueillir, à l'époque de la domination castillane, des capitales de vice-royaume comme Mexico ou Lima. Encore sous l'influence de la légende noire anti-espagnole, les esprits, même cultivés, semblent souvent s'interdire de considérer tout ce qui a pu faire suite aux atrocités de la conquête, comme si le sang versé par Cortés et Pizarre devait occulter à jamais les réussites artistiques et littéraires de ces sociétés profondément métissées.

Il existe aujourd'hui mille façons de vaincre ce préjugé stérile: une des plus stimulantes est d'ouvrir le beau livre que Jean-Michel Wissmer consacre à l'immense poétesse baroque Sor Juana Inés de la Cruz (1648-1695), celle que ses contemporains surnommaient à bon droit le «phénix de Mexico» ou même la «dixième muse». La Religieuse mexicaine a d'abord le mérite de recréer, à travers l'évocation d'un destin singulier et tragique, l'univers étrangement ambigu de ces couvents du Nouveau Monde où, comme dans Tartuffe, on serrait bien sûr des haires avec des disciplines, mais où les femmes se cloîtraient parfois pour être plus libres, les parloirs pouvant alors se métamorphoser en salons littéraires et les cellules en véritables bibliothèques.

Entourée de ses quatre mille livres, de ses instruments de musique et de ses appareils scientifiques, Sor Juana parvient pendant longtemps à tirer parti de cette permissivité relative. C'est au couvent de Saint-Jérôme, au sud de la ville de Mexico, qu'elle rédige l'essentiel de son œuvre, alternant avec bonheur poésie profane et lyrique religieuse, autos sacramentales en l'honneur de l'Eucharistie et comédies rocambolesques, poèmes philosophiques et villancicos souvent surprenants par leur liberté de thème et de ton.

Cette indomptable activité littéraire est toutefois constamment menacée par la hiérarchie ecclésiastique, qui supporte mal pareil amour des lettres chez une épouse du Christ. Face aux critiques et aux pressions, Sor Juana se défend en maniant la plume avec un curieux mélange d'habileté stratégique et d'irrépressible insolence: c'est ce combat sans relâche qui fait d'elle une figure si prodigieusement moderne, une sorte d'«intellectuelle féministe» du Siècle d'Or.

Cette femme de lettres exceptionnelle, à laquelle Octavio Paz a consacré un important essai, a trouvé en Jean-Michel Wissmer un portraitiste de talent et un lecteur sensible, attentif aux moindres résonances d'une écriture subtile où l'expression des préoccupations les plus personnelles se dissimule volontiers derrière des masques et des voix empruntées.

Afin de s'orienter dans ce dédale, toujours à la croisée des données biographiques et de leur transfiguration poétique, il fallait bien entendu un solide fil d'Ariane: l'enseignant et chercheur genevois le trouve avec pertinence dans la notion de sacrifice, déjà présente au cœur de sa thèse sur Sor Juana, publiée au Mexique en 1998. Renoncer au monde, mortifier la chair, immoler l'intelligence: autant de sacrifices exigés des religieuses par leurs directeurs de conscience, autant de contraintes auxquelles la «dixième muse» tente d'échapper dans les faits tout en les intégrant de façon subversive dans ses textes.

On a longtemps cru que Sor Juana, deux ans avant sa mort, était finalement tombée dans le piège de la foi et avait spontanément renoncé à l'écriture profane, aux lumières de la raison. Grâce à de récentes découvertes dont Jean-Michel Wissmer nous fait pleinement profiter, on sait aujourd'hui qu'il n'en fut rien. La légende pieuse a fait long feu: ce que l'Eglise donnait à voir comme une conversion in extremis à l'idéal dévot apparaît désormais comme une pénitence imposée d'une main de fer. Sor Juana Inés de la Cruz ou le scandale d'un sacrifice involontaire…

Une rencontre avec Jean-Michel Wissmer est organisée par les Editions Metropolis (1, rue Pedro-Meylan à Genève, tél. 022/ 736 36 44), mercredi 7 février à 18 h.