Jean-Pierre Otte

L'Amour en forêt

Julliard, 212 p.

En 1995, L'Amour au jardin (Phébus) a fait découvrir en Jean-Pierre Otte un observateur émerveillé des accouplements horticoles, des plus féroces (chez la mante ou le carabe doré) aux plus voluptueux: on se souvient de la durable rêverie suscitée chez lui par les enlacements élastiques, lisses et languides des orvets. Après avoir récidivé l'an dernier avec les amours improbables de l'oursin, de l'huître ou de la crevette (La Sexualité d'un plateau de fruits de mer, Julliard), il nous entraîne cette fois-ci à l'affût des parades, brutales ou caressantes, du gibier à poil ou à plumes.

Pour l'écrivain, qui vit dans le Lot depuis le milieu des années 80, c'est d'abord l'occasion de renouer avec son enfance en pays d'Ardenne. Il en a célébré jadis, dans une demi-douzaine de romans parus chez Robert Laffont, les amours paysannes, les fêtes et les fables. Et il n'a rien oublié des leçons apprises sur le mystère des forêts, entre chien et loup, en compagnie de bûcherons volontiers braconniers et oiseleurs, habiles à distinguer les coulées du lapin et du lièvre ou à fabriquer des nœuds coulants en crin de cheval. «Et tôt le matin, l'on partait relever les pistes et les pièges, recueillir toutes ces grives pendues comme des bibelots encore chauds, pour les fricasser au lard et au genévrier.»

Au-delà de ces souvenirs personnels, Jean-Pierre Otte pense que son voyeurisme sylvestre conduit à une autre mémoire, celle de l'espèce, qui remonte bien avant le jour de notre naissance. Elle devrait nous inciter à reconnaître la part d'animalité qui survit dans l'humanité et nous rapproche de nos frères des forêts, question stratégie et invention amoureuses. En sept chapitres, l'auteur s'attache à décrire les mœurs de la plupart des hôtes des bois, du plus imposant (le cerf) aux plus petits (la coccinelle ou la fourmi rouge), du plus monogame (le blaireau) au plus lascif (le lapin de garenne), du plus empêché (le hérisson) au plus virtuose (le milan noir).

S'il se réfère parfois à ses classiques, par exemple à Buffon pour expliquer le supposé hermaphrodisme du lièvre ou à Elie Faure pour évoquer les amours ratées, l'observation reste toujours première dans ces pages. Leur écriture précise et sensuelle sait rendre de l'intérieur, dirait-on, les sensations – cris, odeurs, léchages, morsures – éprouvées par les différentes espèces, comme si Otte les avait ressenties dans une vie pas si antérieure que ça: il confie que «se glisser dans la peau d'une belette est d'une telle aisance que l'on peut s'en effrayer après coup», car «l'expérience ne laisse aucune impression d'effort: on y coule, voilà tout».

Il arrive aussi qu'une empathie inattendue s'exprime dans le récit de l'accouplement d'animaux disgraciés de nature: celui du solitaire sanglier, qui subjugue sa femelle par son cri incongru, ou des hérissons que leurs épines forcent à s'unir de face et couchés. Ce qui se passe avant et après n'est pas non plus sans intérêt. Si les genettes n'en finissent pas de se préparer à l'amour et les écureuils de «se pincer aimablement du bout des doigts», les coccinelles abrègent les préliminaires qui se résument à quelques frottements d'antennes; mais, après l'étreinte, elles partagent un repas de pucerons. Et les renards aussi ont ce goût de dévorer ensemble un campagnol ou un merle pour sceller leur plaisir commun.