Juan Rigoli

Lire le Délire

Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle

Préface de Jean Starobinski

Fayard, 650 p.

Au début du XIXe siècle, les progrès de l'autopsie confrontent les médecins à l'impossibilité de lire dans le cerveau les traces physiologiques de la folie. C'est donc une science des symptômes qui va se développer entre 1800 et 1860, suscitant un ensemble de «discours de la folie». Dans la seconde moitié du siècle, les théories organicistes et physiologistes de la maladie mentale reprendront le dessus. Mais dans cette période se seront croisés et affrontés plusieurs discours que Juan Rigoli analyse dans Lire le Délire. Issu d'un travail universitaire dont il garde un abondant appareil critique, l'ouvrage reste cependant lisible pour le profane, grâce à la qualité de l'écriture et à la multiplicité des exemples et citations qui éclairent le propos.

En six étapes, l'auteur montre comment les regards sur la folie ont évolué à partir du moment où la science a choisi de «lire plutôt que voir». Il analyse avec quels instruments les médecins ont abordé les symptômes et les discours des aliénés, comment ils perçoivent les textes des malades eux-mêmes. Les écrivains ont eux aussi développé un discours de la folie qui emprunte à la médecine autant que la médecine s'empare du discours littéraire. Le travail de Juan Rigoli se situe donc à un carrefour «où se croisent l'aliénisme, la rhétorique et la littérature».

Le professeur Jean Starobinski a préfacé ce livre qui explore un domaine que lui-même a largement défriché, celui des rapports entre l'histoire et la science. Il rappelle qu'un des enjeux de l'aliénisme était de «discriminer l'acceptable et l'excès». C'est un des axes principaux de cette thèse, dont le manuscrit a reçu le prix Barbour 2000. Elle est nourrie de lectures immenses que l'auteur a accumulées quand il était assistant de littérature française et d'histoire de la médecine à l'Université de Genève. Juan Rigoli, qui a aussi enseigné la littérature espagnole et latino-américaine à Zurich, est aujourd'hui professeur de littérature française des XIXe et XXe siècles à l'Université de Fribourg.

Samedi Culturel: Votre étude porte sur une période précise, le début du XIXe siècle. Qu'offre-t-elle de particulier?

Juan Rigoli: Vers 1800, avec Pinel, s'instaure une véritable révolution dans l'appréhension de la maladie mentale. Les médecins entrent dans une relation thérapeutique avec le malade par le langage, ils écoutent sa parole, la sollicitent même dans le but d'une guérison possible. Le fou devient un sujet dont on déchiffre le discours. C'est aussi le moment où l'autobiographie se constitue comme genre littéraire: celles des patients offrent un vaste champ d'analyse aux aliénistes qui doivent déceler les symptômes. Puisque la folie ne se lit pas dans les organes, par exemple dans l'autopsie du cerveau, elle est considérée comme une pathologie du langage. C'est donc un moment d'ouverture, d'échange entre les disciplines.

«Lire le Délire» dit le titre de votre ouvrage. Comment s'exerce cette lecture?

L'aliénation devient une maladie des symptômes puisqu'on ne peut pas en trouver les causes organiques. On les décèle dans les comportements physiques du «fou», sur son faciès ou dans l'altération de ses gestes, mais surtout dans sa parole et dans ses écrits. Plutôt qu'un manque de logique ou qu'un raisonnement dévié, on peut y lire un engagement affectif excessif, un surplus de passion inadapté à la situation réelle. Cela se manifeste par un enfermement de la pensée, des répétitions, etc. Cette lecture a des implications philosophiques: le malade n'est pas radicalement différent, il souffre seulement d'exagération des passions. Plus tard, vers 1860, on reviendra à une conception organiciste de la maladie, inscrite dans le corps. Mais en ce début de siècle, avec, entre autres, Pinel et Esquirol, les aliénistes croient au traitement moral.

Quels sont les rapports de ces médecins avec la littérature?

Pinel, par exemple, trouve des «modèles» dans les textes. Cervantès, La Bruyère, parmi tant d'autres, offrent des trésors d'observations. La médecine y trouve la confirmation de son propre savoir (comme plus tard Freud avec La Gradiva). Mais la littérature suscite aussi la méfiance: les médecins à l'époque ont une formation littéraire et rhétorique. Ils doivent inventer un langage pour décrire les pathologies mentales: la littérature leur est nécessaire, ils en apprécient les «intuitions», mais ils sont en rivalité et en méfiance avec les écrivains qu'ils jugent souvent réducteurs, limitant la folie à des «historiettes».

Vous citez beaucoup les écrivains, particulièrement Balzac, Nodier, Nerval. Quelle est leur position?

Ils lisent les travaux des aliénistes. Balzac s'approprie souvent le langage médical tout en émettant la prétention d'un savoir plus vaste qui intègre la science, la philosophie et l'intuition: c'est le projet de La Comédie humaine. Louis Lambert est un exemple de ce discours sur la folie. Nodier exprime les mêmes réserves quant à la pertinence du discours médical. Les écrivains revendiquent une position de surplomb et s'inquiètent d'une médecine conquérante qui prétend tout expliquer et soumettre à sa norme les comportements qu'elle juge déviants. Le cas de Nerval est plus complexe. Il exprime une souffrance personnelle, demande un secours thérapeutique tout en le refusant dans une tentative désespérée, car le fait de se mettre à la place du médecin n'empêche pas sa venue! On ne peut pas saisir Nerval comme sujet délirant puisqu'il affirme: «Ce n'est pas moi qui parle» tout en décrivant son propre cas et en se déclarant «un peu médecin».

Quel est l'intérêt aujourd'hui de cette période de l'histoire de la médecine?

La tension entre l'analyse psychologique de la folie et la tendance organiciste existe toujours sous des formes actuelles dans le débat entre les traitements biochimiques et l'approche psychiatrique. L'analyse historique permet de prendre de la distance. Quant à la critique littéraire, elle se trouve à un moment difficile où elle doit redéfinir ses enjeux. Dans les années 70, on considérait le texte comme une entité close sur elle-même, sans rapport direct avec le monde. Ce moment d'échange au début du XIXe siècle montre qu'on peut exporter des compétences littéraires dans le domaine de la science et réciproquement. Je crois qu'il y a des échanges possibles entre les disciplines sans qu'elles abandonnent leur spécificité.