Les Classiques Disney connaissent un bien triste sort: se faire remaker en live action 3D. Après Cendrillon et Blanche-Neige, c’est au tour du Livre de la Jungle de subir cet affront. Tiré de l’œuvre de Rudyard Kipling, le dessin animé de 1967 est le dernier projet initié personnellement par Walt Disney. Il reste une des plus formidables réussites du studio: les leçons d’épicurisme dispensées par l’ours Baloo, les sortilèges sinueux de Kaa le python, la bamboula prométhéenne menée par King Louie et ses singes ou les quatre vautours beatlemaniaques ont enchanté trois générations de spectateurs.

Les techniciens ont succédé aux dessinateurs et l’étoffe du rêve cède place à des combinaisons de polygones produisant dans une jungle brunâtre des animaux aussi joyeux que des fourrures mitées. L’histoire se fait inutilement complexe et sans doute trop inquiétante pour un jeune public. Les bestioles gaffeuses et poilantes sont devenues peu ou prou des psychopathes frappés de gigantisme. King Louie, le roi des singes (15 mètres de haut?), se tapit au fond de son temple en ruine comme le colonel Kurtz d’Apocalypse now. Et son interprétation de «I Wan’na Be Like You» doit bien davantage aux litanies funèbres du Velvet Underground qu’au scat débridé de Louis Prima. Kaa le python (25 mètres de long?) est une sorte de psychanalyste perverse et Shere Khan un tyran retors qui voue une haine implacable à l’être humain depuis qu’un de ses représentants l’a éborgné.

Première chanson

Paradoxe d’un dessin animé traduit en prises de vue réelles, Le Livre de la Jungle selon Jon Favreau ne compte qu’un personnage humain, Mowgli. Tous les autres sont issus de l’ordinateur, assez laids et peu crédibles lorsqu’ils parlent, en dépit des remarquables comédiens qui prêtent leurs voix dans la version anglaise: Bill Murray (Baloo) Idris Elba (Shere Khan), Scarlett Johansson (Kaa), Christopher Walken (King Louie)…

Walt Disney, qui prônait la «légèreté» n’aurait sans doute guère goûté les dominantes sombres qu’induisent la 3D et les peurs apocalyptiques contemporaines.

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Pourquoi ces relectures compliquent-elles toujours ce qui était simple? En 1967, Mowgli attache un brandon à la queue du tigre qui s’enfuit en faisant «kaï kaï kaï». Aujourd’hui, il entraîne le fauve au cœur de la forêt incendiée et, au terme d’une traque longuette, le précipite dans la fournaise.

Dans le remake, lorsque Baloo fredonne «The Bare Necessities», l’enfant-loup est ravi d’entendre sa première chanson. Il entonne la sienne, la «Loi de la Jungle» que scande sa meute (et qui aurait fondé l’idéologie scoute). «C’est pas une chanson, c’est de la propagande», grommelle l’ours libertaire. Mais lorsque les animaux de la jungle font front commun contre le tigre, ils martèlent d’une seule voix les commandements de la Loi. En 2016, la propagande l’emporte sur la musique.


The Jungle Book, de Jon Favreau
, avec Neel Sethi et les voix de: (v.o.) Bill Murray, Ben Kingsley, Idris Elba, Scarlett Johansson, Christopher Walken, Lupita Nyong’o, Giancarlo Esposito, 1h45