A34 ans, Marie Ndiaye publie son septième roman, seize ans après avoir fait paraître, déjà aux Editions de Minuit, un premier livre au titre chargé de promesses: Quant au riche Avenir. Son deuxième ouvrage, Comédie classique, un court texte composé d'une longue phrase, refusé par son éditeur, a paru chez POL en 1987. Cette jeune femme de 20 ans, sérieuse et réservée, impressionna sur le plateau de Bernard Pivot.

Depuis, elle a pris ses distances avec les médias, refusant radios et télévisions, accordant rarement un entretien à la presse écrite. Les quelques photos d'elle montrent toujours le même visage lisse que le temps ne semble pas marquer. C'est une mère de famille provinciale qui va chercher ses enfants à l'école et les emmène au parc. Elle dit partager «le même aquarium» avec les autres mamans, refusant toute singularité, et surtout celle d'une origine africaine. Sous ses apparences tranquilles, elle abrite un talent profondément original et un imaginaire troublant.

Marie Ndiaye est née d'un père sénégalais mais c'est en France, pays de sa mère, qu'elle a grandi. Si le monde universitaire l'a vite ennuyée, elle pratique une langue hypercorrecte, d'une précision fascinante, parcourue de ruptures fulgurantes. Une écriture qui va se libérant de livre en livre, dans une maîtrise superbe.

En 1989, La Femme changée en bûche préfigure l'univers qui restera le sien: un réalisme pointilleux imprégné d'étrangeté. En 1991, Marie Ndiaye publie En Famille, un gros roman à la trame complexe où elle affirme cette voix si particulière qui fait de chacun de ses livres un événement pour la critique, sans qu'elle parvienne à atteindre vraiment le public qu'elle mérite. Dès la première page, un décalage met mal à l'aise: Fanny revient chez son aïeule et les chiens «qu'elle avait bien souvent caressés autrefois» ne la reconnaissent pas, ni son oncle, venu constater ce qui les excite. On lui donne un nom qui n'est pas le sien, et si elle trouve place à table, c'est comme à contrecœur en ce jour anniversaire. L'itinéraire de Fanny, en quête de reconnaissance, de famille, d'appartenance, sera long et bizarre, à la fois très familier par les lieux qu'elle parcourt, une campagne française sans charme particulier, et semé d'embûches déroutantes: des autocars qui reviennent au point de départ, des parents qui disparaissent, des reproches incompréhensibles.

On a relevé ce que l'univers de Marie Ndiaye a de kafkaïen, même si elle s'approprie ce malaise de façon tout à fait personnelle. Au bout d'un parcours compliqué, que racontent plusieurs voix, Fanny ne sera plus qu'une forme étendue sur le seuil d'une maison hostile, «comme un chien», une chose dont tous désirent la disparition silencieuse.

En 1994, Un Temps de saison montre l'envers terrifiant du décor anodin des vacances à la campagne. Un jeune couple commet l'erreur de rester un jour de trop et voilà que femme et enfant disparaissent, pour ne plus reparaître qu'en fantômes. Le mari reste là, à chercher, dans la pluie et le froid, en butte à l'hostilité sournoise de la caste des petits négociants qui règnent sur ce monde, insoupçonné des estivants. C'est ce livre que Marie Ndiaye accusa Marie Darrieussecq d'avoir plagié dans Naissance des fantômes en 1998, une controverse pénible et irrésolue. Les thèmes étaient semblables mais pas nouveaux en littérature: la disparition, le sentiment de perte, l'ostracisme envers l'étranger. Ce qui est certain, c'est que la voix de Marie Ndiaye est inimitable.

On la retrouve en 1996 dans La Sorcière, terrible et drolatique histoire d'une magicienne aux pouvoirs épuisés, prise entre une mère très douée, mais sur la réserve, et une paire de jumelles impertinentes, qui maîtrisent en se jouant l'enseignement transmis en ligne maternelle. C'est à la fois un tableau terrifiant d'une ville moyenne: un univers de voyages organisés, de feuilletons télévisés, d'héritages détournés, de mesquineries et de petits adultères sans passion dans un contexte New Age. Mais aussi un monde où les hommes sont transformés en escargots et les petites filles en corneilles. Méprisée, bafouée, dépouillée, la malheureuse voyante échoue dans toutes ses tentatives de réconciliation familiale, un des thèmes récurrents de Marie Ndiaye. Elle a toujours nié que la magie l'intéresse en soi: il faut voir dans les mésaventures de son héroïne une métaphore de l'exclusion, de l'abandon et de la solitude de la vie actuelle, sans aucun folklore.

Hilda, une pièce récemment jouée au Théâtre de Vidy, à Lausanne, montre avec la même cruauté sobre teintée d'irrationnel, les rapports d'asservissement réciproque entre une domestique et sa patronne.

Rosie Carpe est l'aboutissement parfaitement maîtrisé de cette démarche radicalement originale, qui s'affirme de livre en livre.