Armistead Maupin

Une Voix dans la nuit

Trad. de François Lasquin et Lise Dufaux

Editions de l'Olivier, 408 p.

Gays, gays, marions-les! Ce pourrait être la devise d'Armistead Maupin, qui fut un des premiers, aux USA, à porter son homosexualité en bandoulière. Descendant d'un général français, né au sein d'une famille assez guindée, l'auteur des illustrissimes Chroniques de San Francisco aime offrir sa vie privée en pâture aux médias. Aujourd'hui, c'est devenu un truc très chic. C'était plus risqué, hier, lorsque Maupin – futur sherpa de la génération pacsée – ferraillait contre l'Amérique bien-pensante des années Nixon. A l'époque, après avoir servi comme officier à la frontière vietnamienne, il venait de quitter son treillis de marine pour revêtir les tuniques psychédéliques de la décennie Peace and Love. C'est ainsi qu'à 27 ans, en 1971, il débarqua à San Francisco, Sodome permissive où il eut tôt fait de liquider ses vieux tabous en compagnie de jeunes pétroleurs shootés au Burroughs.

La suite? Une miraculeuse success story, lorsque Maupin commence à écrire, dans les colonnes d'une gazette locale, de croustillants billets sur les mœurs très particulières de la ville la plus beat du monde. Billets dont il tirera une saga romanesque en six volumes, les Chroniques de San Francisco. Lesquelles ont fait le tour de la planète (plus de trente millions d'exemplaires!) en racontant les tribulations d'une faune un tantinet dissolue, rassemblée – au 28 Barbary Lane – sous le toit de la délicieuse Mrs Madrigal, une sorte d'Esmeralda des années marijuana.

Avec Une Voix dans la nuit (The Night Listener), Maupin change son fusil d'épaule et signe un roman où se mêlent suspense et névrose. Tout en déroulant le tapis rouge d'une autobiographie joliment impudique: Gabriel Noone, son héros, est évidemment son alter ego. «Je passe mon temps à piller ma vie pour alimenter mes fictions», confesse-t-il. Mais la difficulté consiste à transformer le petit tas de secrets en montagne magique… Maupin n'y parvient pas toujours, même si son récit rappelle Hitchcock et son vertigineux Vertigo, qui fut d'ailleurs tourné à San Francisco.

Gabriel Noone est un écrivain homosexuel très branché, dont les feuilletons font un tabac sur les ondes de la radio américaine. Il vient de passer dix années de cocooning avec le beau Jess, lequel a fini par s'envoler. Il ne lui reste que son incurable cafard, son chien Hugo et Anna, une assistante jadis élevée par des lesbiennes. Tout ça est assez convenu, mais Maupin réussit à faire prendre la mayonnaise lorsque son héros reçoit «un jeu d'épreuves à couverture bleue», qu'il s'empresse de jeter à la poubelle. Anna le récupère et supplie Gabriel de le lire: il en ressortira bouleversé. A tout jamais. L'auteur du manuscrit, le jeune Pete Lomax, a 13 ans. Il est séropositif et raconte par le menu une histoire insoutenable, la sienne: quand il était tout gosse, son père le violait tandis que sa mère filmait ces horreurs tout en lui offrant des dinosaures en plastique en guise de consolation. Et elle fourguait ses sordides vidéos à un réseau de pédophiles.

Gabriel se précipite aussitôt sur son téléphone, appelle Pete, dont les parents sont en prison et qui se cache quelque part dans le Wisconsin, sous la protection de la mystérieuse Donna. De cet enfant perdu, étrangement invisible, Gabriel fera son confident téléphonique, une sorte de fils adoptif – et virtuel – qu'il ne parviendra jamais à rencontrer malgré une enquête hitchcockienne qui nous vaut quelques beaux coups de théâtre. Sans que le lecteur ne sache jamais si Pete existe vraiment, s'il est l'objet d'un fantasme ou de quelque supercherie macabre. Thriller sentimental, confession d'un solitaire en mal de paternité, Une Voix dans la nuit est habilement ficelé. Mais s'il surprend, c'est moins pour ses audaces que pour ses naïvetés. Surtout lorsqu'il est question d'amour.

En 10-18 paraît «Babycakes», le tome 4 des «Chroniques de San Francisco».