Michel Winock

Les Voix de la liberté, Les écrivains engagés au XIXe siècle

Seuil, 684 p.

Cette histoire de la liberté au XIXe siècle, qui précède chronologiquement son Siècle des intellectuels (Prix Médicis essai 1997), Michel Winock a choisi de la raconter comme un roman, riche en temps forts et en figures contrastées: l'intrigue est découpée en trois grands moments historiques autour des Cent-Jours (1815), de la révolution de 1848 et de l'Année terrible (1870-71), marquée par la victoire de l'Allemagne et la répression de la Commune. Les nombreux personnages d'écrivains ou de publicistes qui l'animent sont campés dans leur vie et leurs luttes, pas seulement dans leur œuvre littéraire. Car s'ils se battent pour leurs idées en créant des journaux (ou en y collaborant assidûment), beaucoup aussi entrent dans la vie politique active, en briguant des sièges parlementaires ou des postes gouvernementaux: de Benjamin Constant, Chateaubriand ou Guizot à Stendhal, Lamartine, Mérimée, Tocqueville ou Hugo – pour ne citer qu'eux – la liste est longue de ceux qui ont voulu faire la politique, sans se contenter de la penser ou de la commenter.

Hugo, justement: c'est sur l'apothéose que constituent ses funérailles nationales, le 1er juin 1885, avec l'exposition de son catafalque sous l'Arc de Triomphe voilé d'un immense crêpe noir, que s'achève cette traversée d'un siècle qui a vu se succéder six régimes, de la brève résurrection de l'Empire à la IIIe République, en passant par la Restauration, la monarchie de Juillet, la IIe République et le Second Empire. Sublime, naïf ou «stupide» (selon le maurrassien Léon Daudet), ce siècle aura vu s'affronter des hommes et des femmes qui «ont cru dans un avenir individuel et collectif dont le principe de liberté serait la pierre de touche». Comment leur donner tort? L'auteur ne cache pas, envers eux, une certaine admiration. Elle n'enlève rien à la solidité minutieuse de son enquête, mais colore d'une note chaleureuse un récit au style vif, qui se partage entre portraits de groupe et monographies, pimentés de citations et d'anecdotes toujours significatives.

Pour guider le lecteur, les principaux événements politiques du moment sont rappelés en tête de chacun des quarante chapitres du livre et une chronologie détaillée figure en fin de volume, avec la liste des journaux et périodiques de l'époque. Le Conservateur s'affirme, grâce à Chateaubriand, comme un grand journal de la Restauration, en face de La Minerve, organe des libéraux où brille Benjamin Constant. Balzac lance l'éphémère Revue parisienne pour défendre ses opinions légitimistes et Lamennais fonde L'Avenir qui a pour épigraphe «Dieu et la liberté», tandis que Le Globe, auquel continue de collaborer Sainte-Beuve, devient saint-simonien. George Sand participe activement à la création de La Revue indépendante puis de L'Eclaireur de l'Indre, etc.: on n'en finirait pas d'énumérer les auteurs qui paient ainsi de leur personne et de leurs deniers pour défendre et illustrer la liberté de la presse, en bravant la censure, les poursuites judiciaires et les interdictions de paraître. Dans les procès pour atteinte aux bonnes mœurs et à la religion menés en 1857 contre Flaubert et Baudelaire, le premier s'en tire avec un blâme mais le second se voit interdire treize pièces des Fleurs du mal (elles le resteront jusqu'en 1949).

Si Hugo tient ici la vedette, c'est bien sûr en raison de sa longévité: il apparaît sur le devant de la scène dès 1830, au cours du chahut théâtral de la première d'Hernani, comme l'annonciateur romantique des journées révolutionnaires dites les Trois Glorieuses. C'est aussi pour ses prises de position politiques hardies de 1848 en faveur des aspirations nationales (Pologne, Italie), de l'abolition de la peine de mort, de la liberté de la presse et de l'enseignement laïque et gratuit. Et surtout en raison de son irréductible opposition à l'auteur du coup d'Etat du 2 décembre 1851, qu'il fustige dans son pamphlet Napoléon le Petit. Il sera un des seuls – avec l'historien anticlérical Edouard Quinet, réfugié en Suisse – à refuser obstinément l'amnistie et il restera proscrit durant presque vingt ans.

D'un bout du siècle à l'autre, Michel Winock n'oublie personne: de Fourier, Proudhon, Marx et Flora Tristan (qui «invente la classe ouvrière») à Vallès l'insurgé et Zola «le socialiste malgré lui», en passant par les figures très populaires du feuilletoniste Eugène Sue ou du chansonnier Béranger. Cela sans négliger les partisans déclarés de la réaction ou les prudents qui (tel Sainte-Beuve) trouvent des accommodements avec le régime en place, ni ceux à qui le pouvoir échappe, malgré leurs capacités intellectuelles: par manque d'intelligence politique (Guizot) ou par imprévoyance idéaliste (Lamartine). On l'aura compris: d'une lecture agréable, ce vaste panorama des idées au XIXe siècle est tout à fait passionnant.