Mylène Pétremand

Géographie du ventre

Edition 00h00, 106 p.

Un parcours, c'est ainsi que se donne le premier roman de Mylène Pétremand. Ses 168 brèves entrées symbolisent à la fois l'écart géographique entre La Chaux-de-Fonds natale et Genève, le passage de l'enfance à l'âge adulte et le chemin plus rapide et expéditif que prennent les aliments, du frigo à la poubelle. Le récit se fragmente en petits morceaux, assez menus pour que l'héroïne, Valérie, puisse les accueillir, elle qui se préoccupe surtout de faire le vide dans et autour d'elle. Un récit d'anorexie, donc, qui dessine en creux le portrait d'une jeune femme que le monde extérieur agresse violemment en l'assaillant de demandes impossibles à satisfaire. Elle se réfugie dans un for intérieur qu'elle défend comme une forteresse vide que rien ne doit venir encombrer.

Pourtant, en exergue, une citation de Montaigne célèbre l'amour de la vie et de ses manifestations, souhaitant que «le corps ne fût pas sans désir ni chatouillement». Ici, les douleurs de la faim et de l'organisme révolté en tiennent lieu. La souffrance sourd de partout. Un rayon de soleil fait surgir l'angoisse tapie dans la poussière de l'appartement. Les plantes crèvent, les légumes flétrissent, les amis ne sont qu'encombrements à écarter. Un travail routinier dans une bibliothèque assure un semblant de contours à cette vie qui semble se dissoudre dans un temps sans limites. Mais comment affronter la rue, la lumière de l'été, les corps dénudés? La jeune femme a pourtant un visage social, trop gai, volontariste. Il masque la demande exorbitante d'amour et de reconnaissance qui ne peut en aucun cas s'exprimer.

La source de tous ces empêchements porte des noms: la «terreur du rejet, la honte d'élire, la sauvagerie de choisir, la cruauté d'écarter». Que cette rage et cette pitié s'exercent sur des carottes flétries, des plantes desséchées ou sur le corps même de l'héroïne, c'est la même douleur. Les cauchemars qui hantent les nuits de Valérie ressemblent aux hantises de ses veilles. Lecteurs, médecins consultés en vain, amant renvoyé dans la dénégation du désir, tous comprennent que ce malheur a sa source dans l'enfance et qu'ils ne peuvent rien pour l'apaiser.

L'éclatement en petites séquences numérotées aide à tenir l'émotion à distance. Plusieurs voix alternent dans une musique de chambre dépouillée et discordante, avec ses ruptures de langage. L'héroïne dit «je» mais parfois quelqu'un la tutoie ou nous parle d'elle à la troisième personne, comme vue du dehors. A un homme dont on ne sait rien, sinon qu'il est disponible mais pas libre, et que jamais il n'apprendra combien l'héroïne attend ses appels, on dit «vous». L'unité profonde de tous ces discours éparpillés est pourtant flagrante. Mylène Pétremand a su conduire ce premier récit sans pathos tout en dessinant l'horreur avec une précision surréaliste! C'est cette maîtrise, sans doute, qui a séduit le jury du Prix de la Société genevoise des écrivains à la lecture du manuscrit et qui lui a valu d'être publié

on-line. On peut donc découvrir ce nouvel auteur sur Internet (http://www.00h00.com) ou, pour quelques francs de plus, sur le traditionnel papier.