Numériser, ce n’est pas tout. Si l’objet au format Kindle ou EPub que vous venez d’acheter dans une librairie du Web se révèle si souvent décevant, c’est parce que la numérisation ne fait, en général, qu’enlever au livre sa chair de papier, sans rien lui insuffler pour compenser. Il en va autrement pour l’Officine numérique. Concocté par la Bibliothèque de Genève (BGE) avec quatre éditeurs de la place, présenté en avant-première ce week-end au Salon du Livre, le projet prend le parti de l'«augmentation» et du «débordement»: au lieu de se désincarner, chaque livre multiplie ses vies, se fait habiter par d’autres ouvrages et les hante en retour, tisse des liens, part récolter du sens hors de ses bords, devient infini.

«Quand je suis arrivé à Genève pour diriger la BGE, il y a quatre ans, j’ai vu à quel point les éditeurs genevois hésitaient à se lancer dans le numérique. Ils voyaient que ce n’était pas rentable, et il n’était pas évident de savoir par où commencer», raconte Alexandre Vanautgaerden. Le nouveau directeur réalise ensuite que, alors que l’édition genevoise de fiction commence à peine à se faire une place dans les circuits internationaux, son pendant «non-fictionnel» et surtout scientifique a un rayonnement mondial ininterrompu depuis l’époque de Calvin. Ce «patrimoine vivant», qui définit «une excellence genevoise», sera son point d’intervention privilégié.

Systématique sérendipité

Avant d’être ouverte en ligne en septembre 2016, l’Officine numérique se découvre jusqu’à ce dimanche au Salon du Livre. Une borne interactive met les visiteurs dans l’ambiance. Pour aller plus loin en plongeant dans l’Officine elle-même, il faut s’adresser au personnel sur place en demandant une visite guidée. On trouve pour l’instant quatre éditeurs sur la plateforme (Droz, Héros-Limite, Labor et Fides, Zoé); d’autres suivront, répondant à une invitation ouverte. Chaque maison garde son identité visuelle, ainsi que son propre portail qui débouche sur l’espace virtuel commun.

En quoi consiste l’«augmentation»? En une abondance de contenus supplémentaires, pour commencer: L’Histoire de la littérature en Suisse romande, par exemple, créée dans les années 1990 chez Payot et redéployée en 2015 chez Zoé, sera constamment actualisée par le Centre de recherches sur les lettres romandes de l’université de Lausanne. L'«augmentation», c’est aussi une navigation plus ample et mieux outillée: un foisonnement d’index qui mettent en valeur la matière sur des présentoirs virtuels; des liens vers des textes sources, tels que les manuscrits du géographe anarchiste Elisée Reclus, publié chez Héros-Limite; ou encore un espace personnel voué au stockage des citations, qui met de la simplicité et de l’agrément dans les aléas du copier-coller. À l’arrivée, le dispositif encourage les lectures en zigzag et transversales, favorisant à la fois la recherche systématique, la production de sens via les mégadonnées (big data) et des formes nouvelles de sérendipité.

La tyrannie du point B

Mais comment gérer la question des droits d’auteur? Comment greffer la philosophie de l’open access sur des objets numériques qui sont par ailleurs vendus sur le marché? Au cas par cas, un jour à la fois, répond l’équipe de l’Officine numérique. Le contenu de la plateforme est entièrement hors marché, mais des livres numériques commerciaux pourront s’y lire en streaming (c’est le cas de L’Histoire de la littérature en Suisse romande) et y trouver des prolongements. «C’est une logique de partenariat public/privé, dans laquelle nous disons aux éditeurs: vous avez un patrimoine, mais pas les moyens de le numériser; nous vous offrons un service; qu’est-ce qu’on donne aux citoyens en contrepartie? Fondamentalement, c’est une forme de troc», note Alexandre Vanautgaerden.

Dans l’Officine numérique, le livre devient un objet infini, au double sens de «sans limites» et «jamais achevé»: il est évolutif, protéiforme, tentaculaire. C’est fabuleux, mais ça pose un problème, dont le directeur de la BGE a une conscience aiguë. «On ne peut pas être seulement dans le flux, dans l’actualisation constante. De temps à autre, il faut figer les variantes d’un texte, les enregistrer et les conserver. Sans cela, il n’y a plus aucun moyen de faire l’histoire de la pensée, de voir comment se développe une idée. Il faut qu’on puisse cerner les étapes qui ont fait passer notre conscience de A à B, on ne peut pas se contenter d’être tout le temps au point B. Cette exigence de mémoire a disparu du Web, et c’est une catastrophe.»

La bibliothèque hors cadre

Le projet se veut incitatif, «en phase avec les attentes changeantes des gens qui l’utilisent» et ouvert à la connexion avec d’autres plateformes via le principe de l'«interopérabilité». Il faut en effet «dépasser l’idée de faire quelque chose de très beau, mais encapsulé». L’Officine numérique marque également un autre tournant: «Nous sommes sortis de l’idée que la bibliothèque doit faire la promotion de ce qu’elle possède. Nous avons beaucoup de spécialistes en interne, à qui j’ai dit: ne regardons pas seulement ce que notre bibliothèque a dans le ventre, mais aussi ce qu’il y a partout ailleurs. On indexe, on référence, on absorbe les choses autour de nous, et on indique à l’utilisateur où il peut les trouver.»

Au-delà de l'«augmentation», nous voici à la notion du «débordement». Qu’est-ce que c’est? «C’est la sortie du cadre, l’idée que quelque chose peut exister à côté du cadre qui est celui de notre esprit en ce moment. Si on est assez ouvert à ce qui peut nous arriver, on va voir apparaître des objets qui débordent tout ce qu’on avait imaginé.»

L’Officine numérique, au Salon du Livre et de la Presse de Genève, jusqu’au 1er mai 2016, vendredi de 9h30 à 21h30, samedi et dimanche de 9h30 à 19h (Stand A160 – Le Cercle de l’Édition et de la Librairie Genève)

En ligne: officine-numerique.ch