James Bond revit. Du moins sur le papier: quarante-quatre ans après la mort de son créateur Ian Fleming, l'espion au matricule double zéro retrouve le chemin des librairies grâce au romancier britannique Sebastian Faulks. Son opus Le Diable l'emporte (Devil May Care en version originale) sortira le 4 juin chez Flammarion, après un battage médiatique considérable outre-Manche.

Critique littéraire pour de grands journaux anglais, puis auteur de best-sellers ayant pour toile de fond les deux guerres mondiales, Sebastian Faulks a construit un récit d'un classicisme rigoureux. Il repose sur le soin apporté aux ingrédients indispensables du genre: le héros, le méchant, le décor - en l'occurrence, des années 1960 d'opérette avec Citroën DS noires, téléphones en bakélite et cravates étriquées.

Daté? C'était indispensable, explique l'éditeur anglais Simon Winder, lui-même spécialiste de James Bond: «La famille Fleming a demandé à Sebastian [Faulks] d'écrire un livre dans le style de Ian Fleming, explique-t-il dans un courriel adressé au Temps. L'idée était que le nouveau livre se lise comme s'il était celui que Ian Fleming aurait pu écrire s'il avait vécu - et il est mort en 1964. Je ne pense pas qu'on aurait pu faire autrement, car un Bond de 2008 aurait été un personnage incongru. Ses habitudes en matière de nourriture, de boisson ou de sexe ne seraient sans doute pas tolérées de nos jours. Au lieu de fréquenter les casinos, il devrait aller au fitness.» C'est justement ce que fait James Bond au début du livre. Fatigué par ses aventures précédentes - «lessivé», comme il dit, et souffrant d'«empâtement mental» - il a été mis au repos par le gouvernement de Sa majesté. Il mange peu, ne boit plus, du moins dans les chapitres initiaux, et ne couche même pas avec la première jolie femme qu'il rencontre dans un palace romain.

Mais mis à part cette relative sobriété, ses maniaqueries n'ont guère changé. James Bond déteste les costumes à rayures ou à carreaux, il conduit trop vite et s'intéresse davantage à la mécanique automobile qu'à l'architecture ancienne. On apprend qu'il se méfie des agents français, grands absents des films réalisés jusqu'à présent, et pour cause: ils étaient à ses yeux «infiltrés par les sympathisants communistes à tous les niveaux».

Avec sa main difforme et son accent balte, Julius Gorner souffre des mêmes défauts que les méchants des épisodes précédents. Quoique d'une intelligence brillante, il est imbuvable, arrogant, haineux et tricheur. Ses hommes semblent capables de suivre James Bond partout et de supprimer divers personnages secondaires, mais tirent beaucoup trop mal pour tuer l'espion anglais. Evidemment, Julius Gorner ne peut s'empêcher de lui décrire par le menu son plan secret pour «mettre l'Angleterre à genoux» en l'inondant de drogue. Et comme de juste, cette tendance à la péroraison finira par causer sa perte.

Une bonne dose de réalisme est nécessaire pour faire passer ce scénario abracadabrantesque. Le récit croule donc sous les marques vintage - de vêtements, de voitures, de cigarettes, de raquettes de tennis - et n'omet rien des plats ingurgités par Bond, de l'omelette parisienne au banquet persan. Au passage, le lecteur reçoit quelques leçons de savoir-vivre et de savoir-tuer. On reconnaît le bon caviar à son fumet - «on doit sentir l'odeur de la mer, jamais celle du poisson» - et il suffit d'une pression de 13 livres sur la carotide pour interrompre le flux de sang vers le cerveau. Le livre ne contient qu'un seul gadget digne de ce nom, mais il a le mérite d'avoir vraiment existé: l'Ekranoplan, monstrueux hybride d'avion et de bateau développé par les ingénieurs soviétiques et conçu pour évoluer au ras de l'eau à 400 km/h.

Au final, même s'il n'est pas d'une profondeur intellectuelle insoutenable, ce pastiche se lit bien. Et grâce aux éléments d'actualité qu'il contient - l'Iran, la banlieue parisienne, le trafic de drogue - il ne devrait pas être trop difficile à adapter au cinéma.