José María Arguedas

Yawar Fiesta

Trad. de Cécilia Hare

et Dominique Jaccottet

Métailié, 204 p.

Le 28 novembre 1969, l'anthropologue et romancier péruvien José María Arguedas se tirait une balle dans la tête, face à un miroir, comme pour mieux signifier la lucidité qui était la sienne au moment de se donner la mort. Dans ce départ volontaire, Mario Vargas Llosa a voulu voir la conséquence tragique d'une situation personnelle et d'une position intellectuelle intenables, à mi-chemin entre le monde andin et la culture hispanique, au cœur de cet éternel paradoxe indigéniste qui veut que l'Indien soit idéalisé au moyen d'une langue et de concepts qui ne sont pas les siens. L'écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante s'est quant à lui permis une plaisanterie quelque peu douteuse à propos de ce suicide, le considérant comme une version sonore et toute personnelle du célèbre boom de la littérature hispano-américaine, auquel l'auteur péruvien, un peu trop «provincial», n'a jamais eu le bonheur de se voir associé…

On l'aura compris: à l'instar du mouvement indigéniste dans son ensemble, l'œuvre profondément militante de José María Arguedas est loin de faire l'unanimité; elle agace tout particulièrement les défenseurs d'une littérature pure, autonome, libérée de la gangue du réel et des orientations sociales ou politiques. Est-ce à dire qu'elle ne mérite guère que l'on s'y attarde? Certainement pas. A la lire ou à la relire, on prend peu à peu conscience de son incontestable valeur esthétique; on s'aperçoit aussi qu'elle déjoue volontiers les lectures simplistes et schématiques auxquelles on a souvent tenté de la réduire. La parution aux Editions Métailié de Yawar Fiesta (1941), le premier roman d'Arguedas, est l'occasion ou jamais de redonner sa chance à un auteur injustement méconnu des lecteurs francophones, à une œuvre dépassant de beaucoup le contexte et les visées spécifiques qui ont motivé son élaboration.

La trame de Yawar Fiesta (La Fête du sang) est simple et belle comme celle d'une tragédie classique. Dans le village andin de Puquio, où notables blancs et métis complices exploitent sans scrupule une importante communauté indigène, le sanglant rituel tauromachique que les Indiens pratiquent à l'occasion de la fête nationale doit être remplacé, arrêté gouvernemental oblige, par une corrida espagnole effectuée dans les règles de l'art. La mesure progressiste, décidée à Lima pour le bien des Indiens mais sans que l'on ait bien sûr jamais pris la peine de les consulter, tombe d'autant plus mal que les K'ayaus de Puquio sont décidés à capturer et à affronter un taureau presque mythique, le Misitu de la puna, une sorte de Minotaure des hauts plateaux… L'autorité du sous-préfet et les ruses du curé auront-elles raison de la détermination des Indiens, de leur capacité à faire bloc? La tentative d'abolir la yawar fiesta par souci humanitaire débouchera-t-elle paradoxalement sur un terrible bain de sang? Prenant implicitement fait et cause pour les indigènes et le respect de leurs traditions, le narrateur évoque dans une langue saturée de termes quechua le dangereux engrenage amorcé par un pouvoir liménien peu au fait de la complexe réalité andine. Avec un sens aigu du suspense, il nous entraîne vers une cérémonie sacrificielle dont la victime ultime reste jusqu'au dernier moment inconnue…

Sans doute peut-on ironiser à propos des partis pris faciles du narrateur, du recours artificiel et peu vraisemblable au lexique quechua afin d'indianiser une langue dont la syntaxe demeure par ailleurs des plus châtiées. Par-delà ces réserves, il reste que Yawar Fiesta résiste avec force à une lecture manichéenne: si Arguedas avait voulu opposer selon un dualisme facile la pureté de la tradition indigène à la modernisation imposée par l'élite européanisée, il aurait privilégié un autre rituel que la tauromachie, évidemment inconnue dans l'Amérique précolombienne. Que la spécificité indienne se manifeste ici dans la manière de tuer le turu, que les descendants des Espagnols y voient une forme de barbarie et que la corrida apparaisse en revanche comme une marque de modernité éclairée, voilà qui pourrait bien constituer un ambivalent et troublant jeu de miroirs, nous inviter non sans ironie à réfléchir aux processus d'acculturation, aux mécanismes identitaires.