Vassili Grossman

Pour une Juste Cause

Trad. de Luba Jurgenson

L'Age d'Homme, 800 p.

Voici un rare cas où il nous est donné de remonter vers les sources d'un auteur génial, de découvrir les prémices de son génie après avoir succombé à sa puissance tragique. Vie et Destin a paru en Occident quand ce texte fondateur pour la littérature du XXe siècle était oublié dans son pays, son auteur mort de chagrin, les exemplaires tous saisis par le KGB. Le pouvoir ne voulait pas d'un Tolstoï soviétique qui comprenait l'immensité des destins, des souffrances, des contradictions de l'homme vivant dans l'utopie réalisée de l'Union soviétique. Et quand le monde entier lisait et hurlait de douleur avec les personnages de Vie et Destin, la bureaucratie littéraire soviétique se frottait les mains: elle avait liquidé un ennemi potentiel: oh, sans le liquider physiquement, et même après avoir tenté de l'acheter. Or cet homme était un véritable écrivain soviétique, et Vie et Destin était la seconde partie de Pour une Juste Cause (Za pravoe delo), dont le titre initial interdit par la censure avait été Stalingrad. Pourquoi Stalingrad? Parce que «la mesure de l'homme fut éprouvée dans le brasier de Stalingrad».

Grossman se veut le Tolstoï de l'humanité nouvelle: ce qu'a fait Tolstoï pour la noblesse russe dans Guerre et Paix, l'amalgame des âmes nobles avec le peuple souffrant, le rejet de la puissance des objets et de l'égoïsme, la fusion des deux âmes, il le fera pour l'homme révolutionnaire qui rejoint et entraîne le peuple dans l'épreuve inouïe infligée par la guerre. De plus, Grossman croit au droit souverain qu'a la fiction de s'emparer et de dire le réel, un droit qui métaphorise l'écrivain en Dieu le père, créateur du ciel et de la terre, des amours et des souffrances de l'âme collective.

Grossman ne transpose pas servilement Tolstoï, simplement il le dépasse, il le surmonte. Sa famille Chapochnikov, qui se retrouve une dernière fois en plein début de la guerre et des privations, ce sont les Rostov, comme c'est aussi sa propre belle-famille. La mort de Tolia équivaut à celle de Petia Rostov, mais les tribulations sont tout autres. Pierre Bezoukhov, c'est Strum, le savant juif, dont la mère prise par l'occupation allemande va se retrouver en zone occupée, être menée de force dans le ghetto pour y crever, et sa dernière lettre à son fils, que le rédacteur soviétique avait supprimée de Pour une Juste Cause, est un monument d'humanité qui serre le cœur.

Qui prendra ces huit cents pages ne les lâchera pas pour une simple raison: Grossman croit à l'homme, à la vie, et à la juridiction suprême de la littérature. Non seulement il ne se pose pas la question de la mort de la littérature, ou de sa déconstruction, mais cette question même cesse d'exister en face de ce brasier d'écriture. Entre les première et deuxième parties de ce Stalingrad, l'auteur s'est-il converti à l'antisoviétisme, a-t-il ouvert les yeux sur la nature profonde du régime? Oui et non: il est le même, mais il a compris qu'il devait se redresser totalement. Il poursuit l'éreintement des âmes dans la fournaise de Stalingrad, mais il a compris que l'utopie de Platonov conduit à la servitude totale voulue par Staline. Lorsque l'on demanda son avis à Cholokhov sur la publication de Pour une Juste Cause, il répondit: «A qui donc avez-vous confié la tâche d'écrire sur Stalingrad? Etes-vous devenus fous? Je suis contre!» Le cruel imposteur concevait la littérature comme une fabrique réagissant à la commande: il ne pouvait comprendre que Grossman écrivait «par la grâce de Dieu».

Cette publication vient-elle trop tard? Nos soirées ne sont plus libres, notre imaginaire est atrophié, nos visions du réel hachurées par un zapping culturel et iconique que récuse la grande littérature par son existence même. Grossman d'abord essaie de comprendre et de montrer cette immense machinerie qu'est une grande guerre: on sort de sa lecture moulu mais instruit comme un bleu passé par le champ de bataille. A la panique cosmique du vivant, Grossman oppose la chimie nouvelle des âmes: les avares se mettent à dilapider leurs richesses, les généreuses deviennent ténébreuses. En somme, dans cette tolstoïenne «comédie des erreurs», l'homme n'est jamais ce que l'on croit, et surtout pas la somme de ses données personnelles.

Rien n'y fait: Grossman pouvait tenter de peindre la vanité de Hitler dans ses rencontres avec Mussolini, la dureté de Staline, l'incroyable réserve d'énergie des humbles, il n'était jamais «dans la ligne». «Ai-je raison devant les hommes, et donc devant Dieu?» écrivait-il, inquiet, à son ami Semion Lipkine. Tant qu'il sera lu, fût-ce par un seul, Grossman sera justifié.

A lire aussi, chez le même éditeur: Vassili Grossman: «La dernière Lettre» (2000) et «Vie et destin (1983); Semion Lipkine: «Le Destin de Vassili Grossman» (1990).