Le 27 novembre prochain, Pascal Couchepin, ministre de la Culture, rendra visite à son homologue français, Renaud Donnedieu de Vabres. Thème de la rencontre: le prix des livres français en Suisse romande. Alors qu'un projet de loi sur un prix réglementé du livre est en passe de voir le jour au parlement à Berne, le ministre va tenter de convaincre les éditeurs français de baisser le prix des livres qu'ils exportent en Suisse. Comme il l'a déjà expliqué dans ces colonnes, s'il y parvient, la loi perdra, selon lui, de sa pertinence.

Pour Pascal Couchepin, en effet, le seul problème que connaît le marché suisse romand du livre est la différence de prix entre les livres français vendus en France et ces mêmes livres vendus en Suisse. La majoration s'étend de 18 à 35% selon qu'il s'agit d'un livre de poche ou d'un beau livre (plus le livre est cher, moins la majoration est importante).

Les professionnels romands du livre, unis comme jamais derrière le projet de prix réglementé (seules voix discordantes, Payot et, moins tranchée, Fnac) sont convaincus qu'une telle loi permettra d'assainir le marché en limitant ces fameuses majorations de prix (ou tabelles) et, surtout, les taux de discount. Ce qui maintiendra un réseau de points de vente diversifié, nécessaire aux éditeurs et à la vie du livre en général.

Est-ce que Pascal Couchepin a une chance de convaincre les éditeurs français de baisser le prix de leurs livres à l'exportation? On peut en douter.

Pour comprendre la situation et pouvoir suivre le voyage d'un livre de Paris à la Suisse romande, il faut dessiner le paysage. Les éditeurs français sont liés à des diffuseurs et des distributeurs (les premiers se chargent de la commercialisation, les deuxièmes de la logistique, stockage et transport). Les grands groupes d'édition, Hachette et Editis en tête, possèdent leurs propres structures de distribution. Ces structures envoient les livres à leurs filiales suisses (Diffulivres, Office du livre, Interforum). Là, les livres sont stockés et livrables en 24 heures.

Ce sont les services effectués par les intermédiaires locaux qui justifient la majoration du prix des livres.

Visiblement, ni les libraires indépendants, ni surtout les grandes chaînes, qui ont pourtant les moyens financiers et logistiques de s'approvisionner directement en France, n'envisagent de se passer d'eux. Des contrats d'exclusivité empêchent les distributeurs français de livrer directement les libraires suisses. Ces derniers peuvent toujours s'adresser à des grossistes français, mais ces derniers n'ont à disposition que quelques titres, ce qui rend leur utilité envisageable uniquement pour quelques coups commerciaux sur des best-sellers par exemple.

Le marché est donc fermé. Que se passerait-il si on l'ouvrait? Entre la Belgique francophone et Paris, les intermédiaires ont disparu. Des camions livrent les librairies de Bruxelles depuis Paris deux fois par semaine. Si l'annonce du Goncourt tombe le lendemain du passage du camion, il faut attendre trois jours avant la nouvelle livraison. «Pour la Suisse, le camion ne pourrait pas livrer plus qu'une fois par semaine. Les Romands supporteraient difficilement une telle baisse de qualité dans le service», estime Philippe Lamotte, directeur de Diffulivres Suisse. Et puis la Belgique et la France sont dans l'Europe, aucune douane ne les sépare, les prix sont en euros, il n'y a pas de nouvel étiquetage à faire, etc.

Sans parler du fait que les libraires indépendants, qui représentent encore 30% du marché de la vente de livres (Payot détient la même part, la Fnac 15%, les grandes surfaces 14% et les kiosques 12%), n'ont pas les moyens de gérer des commandes éditeur par éditeur (plusieurs centaines), avec les risques d'erreurs possibles, les délais d'attente. Et pourquoi un libraire ne se tourne-t-il pas vers une librairie en ligne française pour disposer des prix français? «Parce qu'ils vendent au prix public. Nous n'avons aucune marge dessus», répond Françoise Berclaz, libraire à La liseuse à Sion. Et là encore, il semble inimaginable de pouvoir offrir toute l'étendue de l'offre éditoriale française dans les conditions actuelles sans le recours aux structures de distribution locale.

«Cessons de dire que le livre est cher en Suisse! Les salaires suisses, les loyers, tous les autres produits de consommation sont plus chers et dans des proportions nettement plus importantes que pour le livre», s'exclame Gabriel Audemars, directeur d'Interforum Suisse, filiale d'Editis. «On ne peut pas traiter la Suisse romande comme un département français. La Suisse est un pays avec ses journaux, ses modes de consommation, ses habitudes propres. Il s'agit d'en tenir compte commercialement», conclut Philippe Lamotte.