Michel Orcel

Verdi

La Vie, le mélodrame

Grasset, 370 p.

Jean-François Labie

Le Cas Verdi

Fayard, 462 p.

Voilà plusieurs mois que les magazines spécialisés ont publié leur «Spécial Verdi». Il faut dire que la date anniversaire de la mort du compositeur, survenue le 27 janvier 1901 (lire le Samedi Culturel du 27 janvier), tombait au seuil de l'an nouveau et que, de nos jours, on préfère être en avance sur des événements aussi vendeurs! Les éditeurs, pour leur part, se sont montrés plutôt discrets jusqu'ici. Or voici qu'une nouvelle parution et une réédition parfaitement complémentaires viennent apporter leur touche à la célébration. A la fois fiables et s'adressant à un public outrepassant le sérail musicologique, elles contenteront beaucoup de monde.

La nouveauté, c'est la monographie écrite par Michel Orcel. Ce poète italophile, qui s'est fait remarquer récemment pour sa nouvelle et lyrique traduction du Roland furieux de l'Arioste, voue une passion à l'opéra. Son approche du compositeur est celle d'un littéraire avant tout. Dans son Verdi, la Vie, le mélodrame, il s'est fait un point d'honneur de consulter les travaux de recherche verdienne et des documents historiques de première main. Il en propose sa propre traduction et fait bien la part entre les faits avérés et les anecdotes d'authenticité douteuse, longtemps colportées par les hagiographes, voire par Verdi lui-même.

Son travail se présente comme une biographie générale s'efforçant de marcher à grands pas dans la longue carrière du musicien, sans négliger de tracer un portrait le plus fidèle possible de l'artiste. Orcel ne fait l'économie ni de son pessimisme crasse, ni de sa propension à la dépression. Avec des notes renvoyant aux grandes sommes de la littérature verdienne, il fait œuvre de synthèse intelligente. Et va plus loin, de manière plus personnelle, lorsqu'il s'agit de partir à la rencontre des œuvres. Présentant chaque opéra en le faisant précéder d'un synopsis clair et détaillé, il ouvre des pistes et donne des clés. Il livre notamment de passionnantes lectures de Don Carlos ou d'Un Bal masqué, qui revêtent cette somme d'un parfum particulier. Dans le genre monographique et grand public, voici donc un livre qui détrône le Verdi de la collection Solfèges et celui de Découvertes Gallimard, certes dotés d'une iconographie infiniment plus riche, mais bien moins consistants.

Fayard, pour sa part, réédite Le Cas Verdi de Jean-François Labie, parfait prolongement au livre d'Orcel. Alors que ce dernier suit chronologiquement les pas du compositeur, Labie l'examine sous plusieurs facettes alternativement, histoire d'aller voir de près à quoi ressemblait le compositeur. Son essai passe en revue les divers traits de caractère de ce fils de paysan qui n'avait que peu d'amis et cultivait le goût du secret – à preuve son mariage confidentiel, après dix ans de vie commune, avec la chanteuse Giuseppina Strepponi, dans une chapelle de Collonges-sous-Salève par un pasteur genevois.

Labie ne s'est pas contenté de fouiller la littérature secondaire. Il examine des documents historiques et surtout les œuvres, dont les constantes apparaissent comme autant d'obsessions révélatrices. Il échafaude des hypothèses quant à l'omniprésence des personnages de pères mortifères dans les opéras de Verdi, il remet à leur place certaines anecdotes et avance par cercles concentriques: d'abord le contexte sociopolitique dans lequel le compositeur a évolué – où il apparaît que son engagement patriotique est beaucoup moins univoque que les encyclopédies ne le laissent généralement entendre; puis les sphères plus intimes, son rapport à la famille, aux femmes, à la mort…

A la lecture de cette somme originale, on n'en affectionne que davantage le compositeur de La Traviata. Son désir de s'élever socialement et économiquement allait de pair avec une volonté de toujours mieux faire, elle-même indissociable d'une propension à tout vouloir lâcher: si le musicien de Busseto déclara souvent prendre sa retraite, il écrivit encore un Falstaff miraculeux à 80 ans… Ce n'est pas le moindre mérite de ces deux livres que d'explorer de tels et attendrissant paradoxes.

A lire aussi: «Verdi et son temps» de l'historien Pierre Milza, tout juste paru chez Perrin.