Hans Jonas. Souvenirs. Trad. de Sabine Cornille et Philippe Ivernel. Rivages, 382 p.

On connaissait le Hans Jonas philosophe profond, métaphysicien de la responsabilité et éthicien des générations futures; nous le découvrons aujourd'hui formidable conteur. Parus en allemand dix ans après sa mort, survenue en 1993 (il est né en 1903), ses Souvenirs (Erinnerungen), aujourd'hui traduits en français nous révèlent le parcours sinueux d'un homme dont le destin a été indissolublement chevillé à celui du Troisième Reich, sans que cela obscurcisse son goût de la vie dont il a fait finalement le thème majeur de sa philosophie. Ainsi donc, sous la prose parfois lourdement germanique de son fameux Principe responsabilité – qui connut malgré son âpreté un succès foudroyant dès sa parution en 1979 –, se cachait un homme à la sensibilité complexe, profondément engagé mais toujours attentif aux émois de l'amour et de l'amitié, proche des autres parce que proche de lui-même.

Ce n'est pas pour rien que les plus belles pages de ce livre dense et riche sont consacrées aux relations vécues qui émaillèrent sa longue existence. On pense en particulier à la très belle rencontre avec Hannah Arendt, en 1923-1924, auprès de Heidegger, prélude à une amitié exemplaire, qui survivra même au profond désaccord qui suivit la parution, quelque quarante années plus tard, du livre Eichmann à Jérusalem qui mit la philosophe en grande difficulté auprès de sa propre communauté. «J'étais horrifié d'une telle ignorance du judaïsme, et surtout de la manière dont Hannah nous attribuait, à nous, en particulier aux sionistes mais aussi aux juifs en général, la coresponsabilité de la Shoah…» Cela ne l'empêche pas par ailleurs de décrire Hannah Arendt comme un «génie de l'amitié», constatant simplement, avec une certaine amertume, que «Hannah ne se ravisait pas et ne se rétractait jamais».

L'engagement sioniste de Jonas n'était pas un vain mot, puisqu'il débarqua en Europe armes à la main, par l'Italie, membre qu'il était de la Jewish Brigade Group fondée par Churchill en 1944. Fortes pages, d'ailleurs, qui racontent la période allant de son départ d'Allemagne, en 1933, à ses années de lutte armée et clandestine en Palestine. Mais c'est son retour dans l'Allemagne en ruine qui donne lieu à cette saisissante confession: «A ce spectacle, j'éprouvais ce que je ne voudrais plus jamais revivre, tout en me refusant aussi à le taire – un sentiment de vengeance jubilatoire, satisfait ou du moins à demi satisfait. Cela fait partie des sentiments du cœur dépourvus de noblesse, mais pleins de la pensée que les atrocités survenues ici et commises sur les nôtres n'étaient pas restées totalement impunies.»

Même avec Heidegger, qui par son fameux Discours de Rectorat de 1933 avait prêté allégeance à Hitler, Jonas ne prend pas le ton du règlement de comptes. Il aura toutefois, dans une conférence, une parole cinglante sur son ancien maître, qui avait fait de «l'appel de l'Etre» le motif fondamental de sa dernière philosophie. Jonas joue la Bible contre Heidegger: «Il n'est guère acceptable d'entendre célébrer l'homme tel le berger de l'Etre, alors qu'il a piteusement échoué à devenir le gardien de son frère.» Mais là encore, malgré le gouffre infranchissable, on voit Jonas tenter en 1969 une réconciliation avec Heidegger, espérant secrètement arracher à ce dernier des paroles de clarification ou de regret. Mais, bien sûr, rien ne vint, ce qui le laissera amèrement déçu.

Il faudrait évoquer encore son difficile parcours universitaire, au Canada puis aux Etats-Unis; sa gloire tardive, acquise grâce à son Principe responsabilité, dont on apprend d'ailleurs qu'il a été en partie rédigé en Suisse. Mais il faut dire un mot des lettres de guerre envoyées à sa femme Lore, publiées en annexe, qui offrent un remarquable condensé de sa philosophie de la biologie, qui deviendra son thème majeur jusqu'à sa mort. Il y développe des vues profondes sur la matière, la vie, l'esprit et la liberté, qui viennent ponctuer ce livre qui est, lui aussi, à sa manière, un admirable livre de vie.