Viivi Luik

La Beauté de l'histoire

Trad. d'Antoine Chalvin

Christian Bourgois, 194 p.

Voici un nom à retenir: Viivi Luik. Le roman de cette Estonienne, La Beauté de l'histoire (Ajaloo ilu), révèle une voix, un regard, un style merveilleusement poétiques. On croit connaître, parce que tant de livres en parlent, la réalité quotidienne autant que le destin historique de l'Europe sous le régime communiste, quand soudain on lit quelque chose qui nous détourne de cette prétendue connaissance et nous conduit sur un chemin inattendu, introuvable sur les cartes de géographie et peut-être bien aérien, d'où les êtres et les choses, les forêts, les villes, le temps, la mémoire, un jeune amour, les mots, nous apparaissent sans la moindre usure littéraire. C'est ce phénomène que produit la lecture du roman de Viivi Luik.

Le thème principal: la rencontre d'une jeune Estonienne et d'un sculpteur letton, à Riga, au cours de l'été 68. Invitée à poser pour une sculpture, la jeune fille habite pendant quelques jours dans l'appartement de l'artiste (il s'appelle Lion!) Elle fait la connaissance du père, émigré en Suisse mais revenu à l'improviste, de la pittoresque tante Olga et du chien Kinsky. Un jour, Lion doit se rendre à Moscou pour obtenir des papiers qui lui permettront de passer à l'Ouest. Restée seule, avec la mission de garder l'appartement, la jeune fille décide de rentrer en Estonie; dans le train, elle se fait agresser – on la prend pour une hippie –, est retenue dans un sinistre poste de police, puis revient chez le sculpteur. Quand celui-ci lui offre de quitter l'Union soviétique, elle refuse, malgré ce qu'elle vient d'endurer, malgré l'amour qu'elle éprouve pour lui. «Faut-il vraiment soulever le rideau qui dissimule les terres promises et regarder soi-même ce qu'il y a derrière? Que faire?» Pour le lecteur suisse, ajoutons que le père, lui, a trouvé refuge en Suisse, «à Thurgau (où) une odeur de lait flotte dans l'air en permanence»…

A ce thème viennent se greffer des sous-thèmes, comme des fleurs éclatantes, lourdes d'énigmes et de beauté vénéneuse: la mémoire des guerres passées et le pressentiment des guerres à venir, brûlées «entre la mer Baltique et le Danube», l'absurdité et l'irréalité du régime qui affecte même les oiseaux désormais alourdis par les grains qu'on ne récolte pas et par conséquent incapables de voler, le temps qui contient l'Histoire. Ici et là, des anges traversent les airs, occupés à leurs mystérieux travaux, «même l'ange du Seigneur, tel un secrétaire de comité régional, arbore un sourire impénétrable».

L'originalité des images, les passages comme arpégés, véritablement musicaux, qui conduisent du terrestre au cosmique, le soin amoureux des formes, ne sont pas sans parenté avec l'art de Bruno Schulz. La Beauté de l'histoire est le deuxième livre traduit en français de Viivi Luik. Le premier, paru chez le même éditeur et intitulé Le Septième Printemps de la paix, raconte, dans une manière plus réaliste mais également fascinante, la vie quotidienne d'une petite fille en Estonie, à l'époque (1951) où le nouvel ordre soviétique achève de se mettre en place. Ici déjà Viivi Luik, qui fut sans doute cette petite fille inventive et prompte aux enchantements de la nature et des mots, illustre, tout comme dans La Beauté de l'histoire, sa vision des destins inscrits dans un énigmatique engrenage, dans le réseau des fils qui relient entre elles les différentes réalités du monde.