Sans passéisme, sans nostalgie facile, les Editions Métailié fêtent leurs vingt ans cet automne (lire ci-dessous) et publient à cette occasion une belle brochette d'ouvrages. Dans le domaine hispano-

américain, l'une des grandes spécialités d'un éditeur résolument ouvert au monde, on remarque la présence de deux nouveaux auteurs dont la prose acide et désenchantée est un beau camouflet à nos rêves d'exotisme. Le Chasseur absent (El Cazador ausente) du Péruvien Alfredo Pita et Perdre est une Question de méthode (Perder es Cuestión de método) du Colombien Santiago Gamboa sont en effet deux romans dont le premier point commun est le rejet flagrant du pittoresque et du réalisme magique. La comparaison ne s'arrête pas là: dans l'un et l'autre cas, la narration retrace les investigations menées dans la jungle urbaine par un journaliste quelque peu à la dérive, mais sans lequel la vérité resterait à jamais dissimulée. Sous le crachin de Lima ou de Bogotá, il semble que le flic ait aujourd'hui trop mauvaise réputation pour que le roman, même désespérément noir, lui accorde la place d'honneur…

L'antihéros cynique et machiste du Chasseur absent a pour nom Arturo Pereda, toute similitude entre ses initiales et celles du romancier étant bien entendu le fruit d'une pure coïncidence. De retour au Pérou en 1985, après quinze ans d'exil européen, ce révolutionnaire reconverti dans le grand reportage se trouve malgré lui entraîné dans une étrange enquête: grâce aux révélations d'un ancien agent de la CIA, il apparaît que le mouvement de guérilla démantelé par le pouvoir dans les années soixante aurait été trahi par l'un des compañeros jusqu'ici considéré comme un grand martyr de la cause. C'est à Pereda qu'il appartiendra de faire toute la lumière sur cette affaire, quitte à réveiller de douloureux souvenirs (arrestation, torture, exécution d'un innocent) et à renverser les dernières idoles.

Face à une telle remise en question du passé héroïque, on pense évidemment à la nouvelle de Borges intitulée Thème du traître et du héros et librement portée à l'écran par Bertolucci dans La Stratégie de l'araignée. L'écriture travaillée d'Alfredo Pita, même si son ancrage est en grande partie politique, ne dédaigne d'ailleurs ni la recherche formelle ni les références littéraires, en particulier homériques. Des premières aux dernières lignes du roman, les motifs sont nombreux qui font du protagoniste une sorte de nouvel Ulysse prêt à traverser les mers, à troubler le royaume des morts et plus encore à affronter Lima, l'avatar menaçant du terrible Cyclope: «Il sentit vite, comme jadis, que ces lumières qui le fascinaient n'étaient rien d'autre que le scintillement de l'œil d'un monstre nourri de passé, dont les flancs et les griffes se cachaient dans les ténèbres, palpitant d'un éclat obscur et secret et qui, respirant lentement, contenant ses rugissements, était depuis toujours à l'affût, attendant le moment de l'attaque et du coup de griffe.»

Si Perdre est une Question de méthode ne peut guère prétendre à un tel degré d'élaboration littéraire, il faut reconnaître que le scepticisme et le désenchantement s'y trouvent exprimés avec une lucidité et une ironie sans égales. Torturé par ses hémorroïdes, largué par sa compagne, consolé par une poupée et une prostituée, le journaliste Victor Silampa enquête avec acharnement sur la mort d'un inconnu, dont on a retrouvé le cadavre empalé sur une croix, dans les environs de Bogotá. La sordide affaire, liée à d'obscures spéculations immobilières, se révèle extrêmement complexe et à cet égard typiquement colombienne: pour le héros comme pour le lecteur, il est plus facile d'en identifier les acteurs (un avocat véreux, des fonctionnaires corrompus, de petits mafieux et des naturistes dénaturés) que d'en saisir avec certitude les tenants et les aboutissants. Le roman de Santiago Gamboa a beau éviter toute référence explicite à l'actualité politique de la Colombie, il n'en reste pas moins qu'il explore avec minutie un important système de passe-droits, d'influences et de connivences. Un inextricable réseau que l'on peut croire à l'image – et peut-être même à l'origine – de la sinistre toile tissée par les guérillas, les narcotrafiquants, l'armée et les paramilitaires…

Alfredo Pita

Le Chasseur absent

Trad. d'André Gabastou

Métailié, 342 p.

Santiago Gamboa

Perdre est une Question

de méthode

Trad. d'Anne-Marie Meunier

Métailié, 282 p.