«Je m'avance (90 ans), sans plume et sans pinceau, vers l'infinitude de l'inexistence, sans maître à majuscule»: cette note manuscrite reproduite par Françoise Fornerod dans son essai sur Alice Rivaz témoigne que la romancière est restée jusqu'au bout fidèle à sa manière nette et discrète d'affirmer ses goûts et ses convictions. Sous l'objectivité critique, on sent chez l'essayiste l'admiration qu'elle éprouve pour cet univers romanesque «généreux et fraternel». Sa lecture s'appuie sur une connaissance intime de l'œuvre publiée (souvent rééditée en poche, L'Aire bleue ou Zoé), comme des papiers déposés aux Archives littéraires suisses à Berne. Chaque chapitre s'ouvre sur une citation de Traces de vie et tout le livre tient entre deux pages de ces carnets 1939-1980: une interrogation sur ce qui définit un être, une profession de foi dans la survie du roman.

Impossible ici de séparer la vie et l'œuvre, non parce que l'une refléterait fidèlement l'autre (Alice Rivaz a toujours insisté sur l'importance de la transposition littéraire), mais parce que, très consciemment, l'écrivain a voulu sauver de l'oubli le milieu dont elle est issue. Fille du leader socialiste vaudois Paul Golay et d'une mère très protectrice, elle s'est fait le porte-parole de sa famille puis du monde des petits employés qu'elle a côtoyés au Bureau international du travail. Le «côté Golay» qui a déterminé ses choix idéologiques a trouvé à s'exprimer grâce à son «côté Rivaz», celui de la création littéraire.

Première dans les lettres romandes à parler du travail des femmes ou de l'exclusion sociale, Alice Rivaz est comme ses contemporaines Monique Saint-Hélier et Catherine Colomb très attentive au renouvellement des formes. Elle regarde le monde en artiste: à travers l'écriture, la sienne et celle des autres (car elle lit beaucoup), à travers la musique, grande affaire de sa vie (elle aurait voulu être pianiste), ou la peinture qu'elle pratique en amateur. L'œuvre compte cinq romans, de Nuages dans la main à Jette ton Pain, en passant par La Paix des ruches; des nouvelles (Sans Alcool, De Mémoire et d'oubli); des textes autobiographiques, du récit d'apprentissage de L'Alphabet du matin à la confession de Comptez vos Jours; les notes de journal retravaillées de Traces de vie et les réflexions de Ce Nom qui n'est pas le mien. Cette diversité formelle reflète un souci constant d'adéquation entre le fond et l'expression, laquelle obéit à une esthétique du «réalisme subjectif».

Titre par titre, quelques grandes lignes thématiques et stylistiques se dégagent: la fin ouverte des romans, leur trame réduite (les événements extérieurs comptent moins que leur résonance dans la conscience des personnages), leur construction temporelle resserrée, la description des êtres à travers leur visage, leurs gestes ou leur parlerie intérieure, les diverses configurations d'héroïnes, «victimes mais pas vaincues». Ou encore les motifs récurrents de l'échec de l'amour, de la rivalité, de la fuite, de la vocation manquée, de la solitude, mais aussi et surtout de l'écriture salvatrice: avec son ultime chef-d'œuvre Jette ton Pain, écrit Françoise Fornerod, la romancière de presque 80 ans, «partage avec le lecteur sa dernière création comme une victoire sur l'angoisse et la mort».

D'autres thèmes qu'on peut qualifier de sociaux font le lien entre l'univers romanesque et la réalité historique: en mettant en scène des juifs (Hélène Blum dans Comme le Sable) ou des homosexuels (Marc dans Le Creux de la vague), Alice Rivaz rompt le tabou du silence et fait preuve d'une audace «rare à l'époque en ce pays». Quant aux pauvres et aux démunis, qui sont le plus souvent des femmes, ils sont présents dans presque toutes les nouvelles dont l'ensemble sonne comme une dénonciation de l'injustice sociale. Le cadre historique est allusif mais explicite: guerre d'Espagne, conférence du désarmement de 1928, fusillade de novembre 1932 à Genève.

C'est peut-être dans le traitement du temps que la romancière se montre la plus habile à séduire, en usant de l'ellipse et du retour en arrière, pour se projeter (comme Christine Grave dans Jette ton Pain) dans le futur au terme d'une longue remémoration. Françoise Fornerod entrecroise ce thème et celui de la voix narratrice, avant de revenir à la place des femmes dans l'œuvre, à l'art de la nouvelliste, à l'écriture comme rédemption. Pour conclure que c'est parce ses personnages sont des anti-héros que nous pouvons aujourd'hui encore nous reconnaître en eux.

Françoise Fornerod, Alice Rivaz, Pêcheuse et bergère de mots, Zoé, coll. Ecrivains, 224 p.