Le fait de parler la même langue crée-t-il un caractère commun, une communauté d'esprit qui s'exprimerait dans le «génie»? Les penseurs de la tradition allemande, (dont Herder, Schlegel, Fichte ou Hegel) en étaient convaincus, déplorant de voir leurs intellectuels «asservis à des langues d'emprunt comme le français». Signe d'un esprit particulier, d'une «communauté de caractère», qui se révélerait dans les pages des «classiques», la langue dite «maternelle» offre sécurité, assurance, confiance dans la parole, dans l'écriture et, même si ce sentiment est illusoire, dans l'écoute. Mais quand ce contrat avec l'ensemble des locuteurs est rompu, que se passe-t-il? Dans un essai passionnant intitulé joliment Le Malin Génie des langues, Marc Crépon analyse, entre autres discours, ce que disent quatre penseurs qui ont avec l'allemand un rapport douloureux: Jean Améry, Theodor Adorno, Hannah Arendt et Nelly Sachs.

Ce sont tous des intellectuels juifs écrivant dans cette langue avant et après la Shoah, contraints, dans l'exil, à en perdre la pratique. A Adorno, un journaliste demande en 1965: «Pourquoi êtes-vous revenu?» Le philosophe répond: «Ma décision de revenir en Allemagne était à peine motivée par le besoin subjectif, par le mal du pays; et pourtant, je ne renie pas de tels sentiments. Il y avait aussi une motivation objective. C'était la langue. Non seulement parce qu'on ne réussit jamais à exprimer aussi exactement les nuances et le rythme d'une pensée dans une langue apprise tardivement…» Dans un entretien télévisé intitulé «Seule demeure la langue maternelle», Hannah Arendt exprime le même attachement: «J'écris en anglais mais je conserve toujours une certaine distance. […] Ce n'est tout de même pas la langue allemande qui est devenue folle!»

Jean Améry ressentait tout différemment ce rapport. Né à Vienne en 1912, déporté à Auschwitz en 1943, il s'est donné la mort à Salzbourg en 1978. Il récusa toujours «l'idée que la langue seule puisse demeurer – et avec elle la culture (comme les poèmes qu'on a appris dans son enfance) – quand tout le reste a été enlevé». Devenu un homme qui ne peut plus dire «nous», qui dit «je» par habitude, mais qui a été dépouillé de toute appartenance. Ce qui n'est pas le cas d'un Thomas Mann qui, depuis l'exil, peut défendre une «vraie Allemagne», masquée par l'hitlérisme, et dont nul décret ne l'a exclue. Les Juifs allemands, pour Améry, sont réduits «à la haine de soi couplée avec la haine du pays». La langue est désormais empoisonnée, intoxiquée par la rhétorique nazie. Ce que Hannah Arendt récuse, c'est l'idée d'une «essence allemande». L'attachement à la langue et à la culture ne crée aucune solidarité politique de fait. «Je n'ai jamais «aimé» aucun peuple, aucune collectivité […] ni la classe ouvrière, ni rien de tout cela» répond-elle à une question sur sa judéité. Adorno, lui, émettra le célèbre jugement: «Ecrire un poème après Auschwitz est barbare.» Ce à quoi répond le travail de Nelly Sachs qui fait entendre dans la langue allemande justement la voix des victimes, ou celui de Franz Rosenzweig qui retraduit la Bible pour l'arracher à l'emprise luthérienne.

Peut-on dissocier langue et peuple? C'est la question que posent ces quatre voix au terme d'une longue interrogation sur «le génie de la langue» que Marc Crépon fait remonter à Nietzsche et à sa critique de la culture allemande: «Prenez votre langue au sérieux». La sacralisation d'un idiome donné comporte le risque d'un repli sur un «nous» qui se définirait aussi par le «sang», la «race», dessinant les contours d'une philosophie, d'une littérature nationales avec tous les dangers d'exclusion. L'œuvre de Nietzsche est «censée créer une communauté d'hommes ([…] «nous les sans-patrie») qui crée une nouvelle période de l'histoire.» Pour surmonter les clôtures, l'espoir est mis dans la traduction qui «force les langues à sortir de leurs moules nationaux», le passage de l'une à l'autre brisant les frontières.

Il n'y a pas de langue plus conceptuelle qu'une autre, affirme Nietzsche, infirmant les théories d'un Ernest Renan qui désigne une «race indo-européenne» dont les langues prédisposent à la philosophie tandis que celle de la «race» sémite la cantonne, bizarrement, dans l'irrationnel de la religion. Plus tard, il reconnaîtra que ces «races linguistiques» n'ont rien à voir avec celles que distingue l'anthropologie, mais l'idée d'une supériorité liée à la langue est toujours présente dans son discours scientiste.

Au début du XIXe siècle déjà, un savant créait la linguistique comparée. Wilhelm von Humboldt (1767-1835) était un homme des Lumières, ami de Goethe et de Schiller, traducteur de Pindare. La découverte de la radicale singularité du basque au milieu de l'Europe attira son attention sur la diversité des idiomes. En 1819, cet ambassadeur renonce à toutes ses fonctions pour se consacrer le premier à l'étude comparée des langues, dont le kavi de Java et les langues amérindiennes qu'il étudie dans les documents des jésuites et grâce aux informations fournies par son frère Alexandre. Refusant de sacraliser aucune langue, même pas le grec, il n'adhère pas non plus au mythe d'une langue originaire. Chacune projette sa vision du monde et «toutes peuvent tout dire avec des moyens différents»: elles ne servent pas seulement à communiquer la pensée mais elles la font. La traduction joue alors un rôle essentiel qui ne se réduit pas à une équivalence: «ne pas exiger que ce qui est gigantesque et inhabituel dans la langue originale soit facile et instantanément saisissable dans la traduction.» Les fragments judicieusement donnés en édition bilingue sont encore aujourd'hui extraordinairement stimulants pour qui s'intéresse à la langue, qui «tout comme un instrument, doit être jouée selon toutes ses ressources.»