C'est une pêche miraculeuse, sur les rives du Léman, avec des filets remplis de vocables oubliés. Pendant de longues années, André Depraz – chroniqueur culturel au Dauphiné Libéré – a noté sur ses tablettes «les mots de par chez nous», les mots qui expriment la saveur d'un terroir et qui, hélas, s'effacent peu à peu sous l'étouffoir du parler standardisé. Les voici rassemblés, en rangs serrés, avec toute leur musicalité et leur sensualité, dans ce Dictionnaire du chablaisien, petit muséum du Verbe tel qu'on le pratiquait entre Genève et la Dent-d'Oche. De abader (détacher un animal) à zonner (bourdonner, en parlant des insectes).

Au total, près de 3000 affûtiaux chers au cœur des Chablaisiens. Et qui leur permirent de baliser leur quotidien, d'inventorier leurs gestes et leur savoir-faire, de consigner leurs croyances et leurs rites, de dire leur rapport à la terre et au ciel. Avec un sens de la poésie qui enchante: si les Savoyards, au fil des siècles, n'avaient pas façonné ces petits bijoux que sont les verbes oinvoiler, embardoufler, bouriauder, ganguiller, engrebonner, encoubler et tant d'autres, Henri Michaux ou Robert Desnos les auraient inventés…

«Ce livre, dit André Depraz, est né de souvenirs d'enfance, de sons assourdis et d'images un peu voilées.» Dans les marges du français officiel, toutes ces expressions en péril ont longtemps défini un paysage mental autant qu'une mythologie. Les retrouver, c'est ressusciter l'âme d'une communauté, et montrer ce qu'elle doit aux collectivités voisines. Car ces mots, explique André Depraz, «ne sont pas enfermés dans la cage des frontières politiques. Ils ont su, depuis longtemps, franchir les lignes de démarcation arbitraires, s'échappant de Genève ou de Lyon pour venir à notre rencontre, tandis qu'un nom utilisé en Chablais peut se retrouver dans tout le territoire du franco-provençal, à quelques variantes près.»

Vagabondant sur les sentiers de la mémoire, André Depraz, ce linguiste du temps perdu, ne s'est pas contenté d'aligner un lexique alphabétique: chaque terme est mis en situation, de façon ludique et théâtrale, afin de sonner plus juste. En trente chapitres, on peut ainsi faire provision de «savoyardismes»: rimes, assonances, perles vernaculaires, mots-valises, joyeuses allitérations, syntaxes fantaisistes, saillies rabelaisiennes, étymologies buissonnières, c'est notre bonne vieille grammaire qui cupesse au nez et à la barbe des académies.

Autant de jouvences auxquelles Valère Novarina, dramaturge et aborigène chablaisien, n'a cessé de s'abreuver: dans sa préface, l'auteur du Discours aux animaux salue à son tour le génie de la langue qui s'est inventée au bord du Léman, «cette oreille couchée au milieu de l'Europe». Voilà donc un livre précieux, souvent drôle, qui nous réapprend à bambocher et à faire la rioule au pays des atriaux. A mille lieues du linguistiquement correct et des babils espérantistes!

André Depraz, Dictionnaire du chablaisien, Editions Jean-Claude Fert, 275 p., F-74 140 Yvoire