Début 1918, l'auteur de Paludes, des Nourritures terrestres et des Caves du Vatican interroge l'inconnu qui lui a envoyé quelques mois plus tôt son récit Le Guerrier appliqué: «Votre livre m'a donné très vif désir de vous connaître. […] Etes-vous aussi jeune que votre héros? Que faisiez-vous? Qu'alliez-vous faire?» A près de cinquante ans, André Gide sera bientôt ce «contemporain capital» dont les prises de position publiques, autant que les livres, exerceront dans l'entre-deux-guerres une influence considérable. Jean Paulhan, 33 ans, rédacteur au Ministère de l'instruction publique, répond avec beaucoup de prudence à la curiosité de Gide. Il n'ignore pas le rôle que ce dernier joue à La Nouvelle Revue française, qu'il a fondée en 1909 avec un groupe d'amis et qu'il continue d'inspirer en retrait, laissant la direction en titre à Jacques Rivière. Lorsque Paulhan est engagé par ce dernier comme secrétaire, en 1920, c'est Gide qu'il remercie aussitôt de sa confiance en l'appelant «Cher Monsieur et Maître».

Cette correspondance qui durera jusqu'à la mort de Gide en 1951 présente un double intérêt: montrer la célèbre revue côté coulisses et nous plonger dans la vie littéraire de l'époque grâce aux lettres dans lesquelles Paulhan résume, souvent de façon cocasse, ce qui se passe à Paris à l'intention d'un Gide en perpétuel déplacement entre Paris, la Normandie et le Midi, quand il n'est pas en séjour chez des amis ou en voyage à l'étranger, au Congo en 1925, en URSS en 1936. Dans ces échanges épistolaires, les rôles sont distribués d'emblée: déférence et respect de la part de Paulhan, estime de la part de Gide qui apprécie le jugement sûr et la vigilance de son cadet, admire ses qualités de stratège (il sait attirer de nouveaux abonnés), et goûte sa manière de dire les choses sans les dire.

Lui-même n'use-t-il pas du procédé? Lorsqu'il est question d'un numéro d'hommage de la NRF pour ses soixante-dix ans, il se récrie: «Non vraiment, l'idée ne me plaît pas beaucoup. Que vous l'ayez eue suffit à mon affection.» Et lorsque Paulhan, qui connaît son homme, insiste, il proteste encore pour la forme avant de fournir l'adresse exacte d'un collaborateur susceptible d'y participer… Gide, en somme, a trouvé à qui parler et le reconnaît volontiers. Aussi ménage-t-il Paulhan, de sorte que la marge de manœuvre dont dispose ce dernier est bien réelle: Cingria, à l'humour duquel Gide reste tout à fait insensible, fait ainsi partie des auteurs à propos desquels il admet de «suspendre son jugement». Mais tous deux éprouvent le même enthousiasme pour le jeune Sartre, qui fait ses débuts littéraires avec Le Mur: «Ce sera quelqu'un», pour l'un; «on peut beaucoup attendre de lui», pour l'autre.

Si ces deux protestants agnostiques ne seront jamais très proches, parce que l'énigmatique Paulhan tient à garder ses distances, leurs divergences de goûts et de sensibilité ne les empêcheront pas de se retrouver quand il s'agit de défendre les valeurs littéraires et morales auxquelles ils croient. Lorsque André Breton envoie à Paulhan, après la parution d'une note critique sur les surréalistes, une lettre dans laquelle il le traite de «fripouille» et d'«enculé d'espèce française», Gide «approuve de tout son cœur» l'offensé qui l'informe qu'il «tâchera d'assommer» son adversaire s'il le rencontre. Et, si la notion de littérature engagée était aux antipodes de la ligne de la NRF, cela n'a pas empêché Paulhan de refuser avec fermeté toute collaboration avec Drieu, chargé de reprendre la revue à la demande de l'occupant allemand, ni Gide de s'en distancier assez rapidement, quoi qu'il pût lui en coûter: la nouvelle NRF ne reparaîtra qu'en 1953, deux ans après sa mort. Mais elle ne retrouvera plus la place unique qu'elle avait tenue avant-guerre dans la vie intellectuelle, faisant et défaisant les réputations grâce à l'entente paradoxale de deux grands esprits également épris de littérature.

André Gide/Jean Paulhan, Correspondance 1918-1951, Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 364 p.