L'historien qui voudrait résumer l'essentiel des débats menés dans toutes les disciplines des sciences humaines ces cinquante dernières années aurait sans doute de la peine à trouver une question plus centrale que celle des rapports entre la structure et l'histoire. Faut-il comprendre une société, une œuvre littéraire, un phénomène de langage par sa nécessité structurale interne ou par l'histoire qui l'a engendré? A répondre par sa structure, on se met en mesure de mieux éclairer le réseau des relations à l'œuvre dans l'objet, mais on se prive de comprendre pourquoi c'est ce réseau-là, cette économie-là qui ont triomphé. A répondre par l'histoire, on se met en mesure de mieux rendre compte de la naissance du phénomène, mais on reste impuissant à expliquer et à analyser la forme particulière qu'il a prise.

Parmi les sciences humaines, nulle n'est plus justiciable de ce type d'interrogation que la psychanalyse. Pourquoi cela? Parce que la psychanalyse procède d'une double postulation simultanée, qui n'est autre, à sa manière, que la postulation de ces deux termes. D'une part, elle pose que la constitution psychique qui fait de chacun celui qu'il est est le résultat de son histoire, et particulièrement de son histoire infantile.

D'autre part, elle pose que cette histoire infantile, quelle qu'elle ait pu être, n'a trouvé à advenir qu'en s'étayant sur des structures – par exemple le stade de l'Œdipe ou les fantasmes dits originaires – qui sont en quelque sorte préexistantes au sujet. La question qui se pose ici, comme du reste dans l'ensemble des sciences humaines, est celle des rapports de la structure et de l'histoire. Disons-le d'emblée: la question est plus vite posée que réglée. Sa nécessité la plus profonde est peut-être d'alimenter un débat sans fin.

Après Freud, chez qui histoire et structure ne cessent de s'interroger réciproquement, ces deux versants de la théorie analytique ont largement divergé. Au courant inauguré par Anna Freud et appuyé par la psychanalyse américaine, et qui cherche à comprendre un être selon un modèle développemental dont la théorie de Piaget serait le correspondant psychologique (c'est-à-dire limité au seul plan de la conscience) s'est opposé, en France, le modèle structural prôné par Lacan et dans lequel, selon son affirmation célèbre, l'inconscient serait structuré comme un langage.

L'homme qui a fait le plus jusqu'ici pour mettre en relief, sinon la synthèse, du moins la dialectique profonde de ces deux approches est André Green. Disciple de Freud autant que de Lacan, héritier aussi bien de Winnicott que de Bion, sa position consiste depuis toujours à pointer et à penser de manière féconde leur articulation. En témoigne son dernier ouvrage, publié en deux volumes, et consacré au problème essentiel du temps dans la psychanalyse.

Que ce problème soit central est évident. Le temps est le lieu de l'histoire, et l'histoire est le milieu dans lequel on advient. Le problème est que cette histoire, bien loin d'être linéaire, se construit aussi de manière rétroactive. Par ailleurs, la psychanalyse est confrontée au paradoxe selon lequel, d'une part, l'inconscient, dit Freud, est intemporel et d'autre part seul le temps en permet le repérage. S'il s'agit de retrouver une mémoire perdue (par l'action du refoulement, c'est ce qu'on nomme l'amnésie infantile), il ne s'agit pas moins de construire ou de reconstruire celle-ci d'une manière libératrice.

Green a eu autrefois une expression très heureuse en disant de la parole analytique qu'elle «désendeuillait» le langage, comprenons qu'elle l'arrachait aux fixations mortifères où chacun de nous a parfois tendance à s'enliser. Ce désendeuillement n'est possible qu'au point de jonction où l'histoire de quelqu'un rencontre sa structure. Que ce soit sur le plan théorique ou dans le cadre d'une séance, c'est le mérite de ces deux nouveaux livres de le montrer.

André Green

La Diachronie en psychanalyse

Le Temps éclaté

Minuit, 268 p. et 186 p.