«Toute poésie chante et toute musique voudrait prendre la parole.» De tout temps, les rapports souvent insaisissables entre texte et musique ont fasciné compositeurs, poètes, interprètes et commentateurs. Pas seulement la façon dont la poésie peut trouver des accents proches du chant, ou dont le musicien traduit dans le langage des notes les mots du poète – avec quel décalage ou quels écarts parfois! – mais aussi cette notion beaucoup plus ambiguë et difficile à définir qu'on appelle le phrasé. Professeur de littérature française à l'université de Lausanne, ancien critique musical au Journal de Genève, André Wyss tente dans son Eloge du phrasé de débroussailler cette terra incognita aussi floue que fertile, posant en même temps, sans avoir l'air d'y toucher, les bases d'une théorie en devenir de l'interprétation musicale.

Quel mélomane n'a pas entendu une fois dans sa vie un commentaire sur «les phrasés imaginatifs» de tel interprète, sur «l'absence totale de phrasé» de tel autre? Comment comprendre ce terme? quelle notion recouvre-t-il? à quoi reconnaît-on un phrasé? quelles sont les clés qui permettent de l'apprécier? André Wyss répond à ces interrogations en deux temps. Par l'analyse, détaillée mais unique, qu'on aimerait suivie d'autres similaires, d'une interprétation – celle de la Ballade opus 10 n° 1 de Brahms par le pianiste Glenn Gould; et en scrutant une série d'œuvres musicales qui posent exemplairement le rapport texte/musique. Pas d'affirmation péremptoire et définitive dans cet Eloge du phrasé, mais, comme le titre l'indique, une invitation à poser un regard curieux sur un problème éternel, un éloge du «dire en musique».

Venu à la musique en autodidacte, André Wyss a pourtant de qui tenir. Son frère aîné n'est autre que Gérard Wyss, excellent pianiste et l'un des plus éblouissants accompagnateurs de Lieder de notre époque. André, lui, aimait chanter en s'accompagnant à la guitare, avant d'intégrer le Chœur universitaire de Genève, puis celui de la Cité à Lausanne, dirigé par Véronique Carrot. Mais si le professeur de littérature pratique (un peu) la musique, c'est surtout en tant que «mélomane professionnel» qu'il la cultive: «J'essaie de maintenir une écoute active et réfléchie. En ce sens, Glenn Gould est un peu mon gourou, mon maître à penser: par la capacité d'analyse en œuvre dans ses interprétations, il parvient à révéler les formes des œuvres qu'il joue à la seule écoute. Gould nous apprend à «voir» la musique.» C'est un peu lui – mais aussi le chef d'orchestre Celibidache, ou le baryton Dietrich Fischer-Dieskau – qui a décidé André Wyss à coucher sur le papier ce qui n'était que le prolongement de son activité de mélomane au quotidien.

«Le phrasé est un terme si communément admis en musique qu'on oublie purement et simplement de se poser la question du sens», constate André Wyss. «Je conçois le phrasé comme une figure du rapport qui unit musique et texte, musique et littérature.» Pour nourrir sa réflexion, il n'exclut aucun genre musical, et n'hésite pas à recourir aux exemples les plus variés, aussi bien dans l'expression «noble» que populaire. On trouve ainsi une comparaison fascinante entre quatre mises en musique d'un même poème de Verlaine: «Green». Debussy, Reynaldo Hahn, Fauré et l'inattendu Léo Ferré trouvent chacun des solutions complètement différentes, parfois même opposées, pour illustrer musicalement les mêmes mots. L'expression et le sens du poème s'en trouvent à chaque fois modifiés du tout au tout. «Chaque compositeur entend le poème à sa façon, et choisit l'articulation de la musique en fonction de son interprétation.»

L'approche anticonformiste d'André Wyss le pousse à explorer les deux extrêmes de la vocalité: les chansons de Georges Brassens ont droit à un chapitre entier, tout comme les motets de Bach. Les compositions avant-gardistes de Boulez et Berio, où le texte se retrouve si déconstruit qu'il est à la fois centre et absence, nourrissent l'analyse au même titre que les chansons de Francis Cabrel et Michel Jonasz. «Il ne faut pas mépriser les chanteurs «populaires». Cabrel invente de nouveaux rapports entre texte et musique.»

Au fil de ses analyses extraordinairement diversifiées, André Wyss traque inexorablement un même dénominateur commun: cette tension du texte qui glisse vers la musique, et vice-versa. Jusqu'à l'exemple limite, le point de non-retour représenté par la Ursonate de Kurt Schwitters, créateur du mouvement Merz. Une œuvre qui se présente sous la forme d'une partition, et qui est tout à la fois poème, musique, tableau et exercice typographique.

A l'écoute, comme à la lecture, on croit entendre et voir un «langage», on distingue une forme sonate classique. «On touche ici au cœur du problème: cette œuvre est emblématique d'une avant-garde qui veut rompre les frontières entre les genres.» L'enregistrement réalisé par Schwitters lui-même fait entendre toutes sortes de mots inventés, gutturaux, qui rappellent l'allemand sans pour autant avoir de signification précise, et sans être non plus tout à fait de la musique – révélant toute l'ambiguïté de cette démarche extrême.

Si l'essentiel de l'ouvrage se concentre sur les rapports texte/musique dans les œuvres musicales, il ouvre également des perspectives nouvelles sur la façon d'aborder l'interprétation de ces mêmes œuvres. En novembre prochain, au Conservatoire de Lausanne, André Wyss dialoguera avec la cheffe de chœur Véronique Carrot sur la notion de phrasé dans le répertoire choral. «Si j'étais prétentieux, je voudrais donner des master classes», glisse, amusé, André Wyss. «Pas pour enseigner, mais pour discuter avec les musiciens, les éclairer sur les textes qu'ils interprètent, et, peut-être, les aider à mieux phraser, donc à mieux exprimer le contenu expressif de la musique.»

André Wyss, Eloge du phrasé, PUF, 295 p.