A Peaceville, tout le monde est heureux. A commencer par la famille Foletti, qui a quitté l'Italie pour s'installer dans cette bourgade américaine où règne sans partage une communauté hindoue friande de rituels New Age: gourou, nourriture exclusivement bio, sourires et bons sentiments. Vittorio, le père, passe son temps à couper du bois et à peindre. Marianne, la mère, baigne dans la sérénité la plus béate. Seules ombres au tableau: Nina, la fille, est anorexique et Jeff, le fiston, parfaitement amorphe; mais le sourire, au moins, ne quitte jamais leurs lèvres.

Un jour, voici que débarque un étrange personnage prénommé Uto. Cheveux oxygénés coiffés façon punk, lunettes de soleil, vêtements de cuir noir: rien ne laisserait soupçonner qu'il joue divinement du piano. Son beau-père vient de se suicider en faisant exploser un bâtiment entier. Suite à ce tragique événement, sa mère l'envoie auprès de la famille Foletti afin qu'il y trouve l'harmonie intérieure qui lui fait défaut. L'accueil est chaleureux et bienveillant, mais la situation va rapidement virer au psychodrame. Dans cette oasis de bonheur décrété, le comportement déroutant d'Uto suscite des réactions en chaîne qui deviennent de plus en plus incontrôlables. Vittorio voit dans le jeune homme un «petit punk criminel qui pénètre comme un virus dans la vie de gens bien portants». Tour à tour «destructeur d'équilibre» et «révélateur de vérité», Uto ressemble comme deux gouttes d'eau à l'ange de Théorème (qui semait le trouble dans une famille bourgeoise en séduisant moralement et charnellement chacun de ses membres). Mais si les deux héros ont d'indéniables traits communs, la situation des autres personnages est diamétralement opposée, et Andrea De Carlo prend ici volontairement le contre-pied de Pasolini.

Dans Théorème, c'est la rencontre avec le sacré qui détache les individus de la réalité quotidienne et les oriente vers la recherche d'un absolu. Dans Uto, l'«ange» ou «démon» arrache ces mêmes individus à une expérience mystique qu'ils se sont artificiellement imposée et les renvoie à eux-mêmes, en les condamnant à réintégrer une réalité qu'ils avaient voulu nier ou refouler. Nina écoute le langage de son corps et recouvre l'appétit; Jeff apprend l'art de la désobéissance et fume des joints; Vittorio transgresse les règles végétariennes et donne libre cours à sa rage intérieure; Marianne, malgré ses résistances, ne reste pas totalement insensible aux charmes du pianiste punk. Face à ces bouleversements, Uto éprouve des sentiments contradictoires: embarras, fierté, peine, complicité. Contrairement au personnage pasolinien, ce jeune homme révolté n'a, a priori, rien de particulièrement angélique ou démoniaque: c'est un garçon sensible, un peu cynique et passablement mythomane.

Toute l'histoire est racontée de son point de vue, choix qui interdit au lecteur de voir en lui une créature surnaturelle ou divine: Uto agit et réagit comme tout jeune de son âge, et ne semble pas mû par l'inspiration céleste. Insoumis, désabusé, il porte un regard démystifiant sur la cellule familiale: «Je me disais que les familles étaient des sortes d'associations de malfaiteurs, où chaque membre est en mesure de justifier ses pires défauts et de mettre en relief ses quelques qualités. Je pensais aux mécanismes d'amplification et d'atténuation que nous créons dans ce but-là, aux doubles et triples cloisons que nous érigeons pour insonoriser notre univers, le couper du monde extérieur.»

Bref, Uto est une satire féroce et caustique de la famille moderne. Loin du fascinant mysticisme de Pasolini, Andrea De Carlo cultive l'art de la dérision et de la parodie. Contrairement à l'ange de Théorème, qui disparaît corps et âme après avoir accompli

sa mission, Uto ne se volatilisera pas, mais trouvera sa place au sein de la communauté.

Une place à la fois inattendue et logique, qui nous vaut un savoureux final que nous nous garderons bien de dévoiler.

Andrea de Carlo, Uto, Trad. de Nathalie Bauer. Stock, 351 p.