Annie Le Brun

Du Trop de réalité

De l'Eperdu

Stock, 318 p. et 444 p.

Annie Le Brun est d'une indéfectible fidélité: entre l'adolescente qui recopiait l'œuvre de Jarry à la bibliothèque de Rennes dans les années 50, la jeune femme qui nourrissait sa révolte aux sources du surréalisme et la pamphlétaire d'aujourd'hui, la continuité est flagrante. En marge de l'institution, elle n'a jamais occupé de poste officiel. Ses interventions dans la vie publique et dans le domaine de l'érudition sont toujours marquées par la passion, souvent mâtinée d'une ironie féroce.

Elle a publié des travaux sur le roman gothique, sur Raymond Roussel dont elle a dépouillé toute une malle d'inédits retrouvés par hasard. Pauvert lui a confié l'édition des œuvres complètes de Sade; elle s'est investie à tel point dans cette tâche monstrueuse que sa préface est devenue un livre en soi. La fréquentation de Breton et de ses amis, un long compagnonnage avec le poète croate Radovan

Ivsic, une amitié féconde avec Toyen, peintre surréaliste, ont donné à ses livres cette radicalité dans l'exigence d'absolu qui marque aussi ses écrits polémiques.

Annie Le Brun s'est signalée en 1977 par un écrit brillant, Lâchez tout, dirigé contre le néo-féminisme exalté qui revendiquait alors une «sensibilité féminine» – alors qu'elle garde toute sa tendresse envers des pionnières comme Louise Michel ou Flora Tristan. Son registre est resté passionnel, marqué par une révolte jamais abandonnée. Cette violence imprègne Du Trop de réalité, un pamphlet qui s'en prend à l'air du temps. Le «trop de réalité», c'est, en résumé, la surabondance d'informations, de productions, culturelles, politiques, marchandes, d'objets et de manifestations, une pléthore qui finit par masquer notre rapport au monde, au réel, pour le remplacer par des substituts. Le crabe reconstitué a ses équivalents dans le domaine de l'imaginaire. Ce sont, entre mille exemples, ces «espaces» dits «liberté», «poésie», «création», «beauté» etc. comme pour exorciser ce que ces mots recèlent de danger pour l'ordre du monde. D'une plume acerbe, très tenue et d'une drôlerie efficace, Annie Le Brun dénonce la langue de bois, la prolifération des sigles, bref, «la suprématie de l'appellation». Pierre Lévy, chantre de la «world philosophie» est une de ses cibles, lui qui prophétise «un big bang spirituel» qui transportera l'humanité «dans la dimension de l'amour».

A ce sirop sucré à la pensée positive, elle oppose les valeurs d'insubordination. Ce qui l'amène à faire l'éloge de l'ombre, du vandalisme, du discours (sinon des pratiques) d'«Unabomber», surnom de ce mathématicien américain qui postait des explosifs pour protester contre la destruction de la nature. La colère d'Annie Le Brun s'exerce aussi contre Elisabeth Badinter qui prône «l'éradication du désir» et «la fin de la passion». Cette lecture roborative scandalisera par ses excès, c'est son but et sa valeur de porter la tempête contre l'«éloge du beau fixe». Un recueil d'études, préfaces et articles, intitulé De l'Eperdu, peut se lire en contrepoint pour mesurer la cohérence des choix esthétiques, politiques et moraux de la pamphlétaire.